Utopophage

Utopophage

Un poème inédit de James Noël pour le Nouveau Magazine Littéraire. Le thème ? L'utopie.

Ciel ciel ciel trois fois tu passes là
te voilà trois fois aimé
trois fois floué et déchiré par les charters
chaque fois tu passes là
des dents de scie te travaillent comme une idée

il va falloir plier son ombre
aux accoudoirs de la fenêtre
humer l'envers des corps
se frotter au vif
à l'allumette et à la chaude vapeur des choses
– revenir à l'essence même –
pour brûler tous les prés de la prédations

de l'eau de l'air et puis du feu
pour les terriens
de l'eau de l'air et puis du feu
pour les aériens les batraciens
les tricots rayés
et les crabes de palétuvier

de l'eau de l'air
pour les lâches et les lâcheurs de boue
pour les conspirateurs en dur
les accoucheurs de murs instantanés
les souffleurs de boules puantes
de mondes sans rotations
ni révolution

de l'eau de l’air et des larmes peut-être
(ah pleurons sur les larmes
nos dernières folies les ont rendu caduques !)
un bonnet d'eau et un bol d'air
pour les faux arcs-en-ciel
qui marchent dans la foule par reptation
et vendent des mensonges hauts en couleur

de l'eau de l'air
pour les mal bronzés du système solaire
les casseurs de vie de verre de contact
les mangeurs de visions de rêves et d'orbites
qui n’ont d’yeux que pour voir l’homme
le plus frais possible dans un aquarium

trois fois tu passes là
autant de fois tu dois te réinventer
tresser tes routes dans la déroute
faire ton Tarzan puis sauter à la corde
au moyen du cordon ombilical 
tu es surpris que malgré tout
le courant passe à chaque fois
entre la vie en toi
un frisson parcourt ton être
le fredonnement de ton crâne
a fait craquer tout le système
tu cries merveille

couché à plat ventre sur l'horizon
tu regardes monter le fumet de ton amour consommé du monde
trêve de bonheur
la chaleur humaine
est contrariée par le réchauffement climatique
de l'eau de l'air
pour l'hiver bipolaire et le dérèglement des pôles
et pour la chanson de nuit
un archet en lieu et place du poignard
de l'eau de l'air
en lieu et place de l'au-delà là

tu te résous à être une aile
à te gaver d’air de rêves piquants et d’infinis
aucun monstre ne pourra te manger
pas de pacte de sang
ni baiser de Judas
en rêvant tu jettes tes mains
au tranchant du réel
tu t’es inscrit à l’école buissonnière
de l’utopie pratique
tu peux jeter toutes les clés
seule la recette importe
voilà que tu fredonnes :
djondjon gousse d’ail gros sel et poivres
épices and love

 

James Noël a écrit une dizaine de recueils de poésie – dont Le Pyromane adolescent (éd. Mémoire d'encrier) et Le Sang visible du vitrier (éd. Vents d'ailleurs) – et un premier roman – Belle Merveille (éd. Zulma). Il a également créé l'association Passagers des vents, qui met en place des projets littéraires et artistiques et accueille des résidences en Haïti, où il est né.