idées

Une histoire de frontières ...

Written by Tiphaine Lagarde | Dec 22, 2017 11:25:43 AM

[abattoir (a-ba-toir) s.m. Lieu destiné à l'abattage des animaux, tels que bœufs, veaux, moutons, etc. qui servent à la nourriture de l'homme. Les abattoirs sont placés hors des murs d'enceinte des villes.]

 

Si toi et moi, on était pareils,
Aux bordures de l’existant,
Aux confins du vivant.
Recouverts de poils, de plumes ou d’écailles, qu’importe !
Nos corps sont en équilibre sur la frontière de l’apparence.
Terres anciennement féodalisées par de petits seigneurs anoblis,
Aujourd’hui débarrassées des lignes de partage arbitraires.
Citoyens d’une même patrie,
Celle des bannis, des exilés, des tribus ambulantes et des peuples errants.
Enfants d’un même père aimant la même mère,
Livrant un même combat pour un même roi.

Côte à côté ; bras dessus, patte dessous,
Marchant comme des amis,
Entre une ville qui fait la grise mine et une épaisse forêt verte,
A la limite entre l’Homme et l’Animal.

Hors les murs d’enceinte qui protègent du secret de la mort,
Hors-champ, se dressent les vestiges de vos tourments.
Un petit détour par l’ancien abattoir de la ville, juste à côté du cimetière,
Une digression pour aller de ta tombe à mon purgatoire.
Allons ensemble réveiller nos morts !
Franchir la route qui sépare nos espèces,
Pour un pèlerinage à la lisière de l’Humanité, au bord de l’Animalité. 
La frontière a cessé d’exister et de séparer les peuples indépartageables,
Viens et suis moi.

Les grands Hommes ont, depuis peu, remis de l’ordre dans leurs esprits.
Revenus à la raison, ils ont décidé qu’il ne fallait plus vous manger !
Patatras ! Dans un grand fracas, le tout-puissant est tombé du trône...
Tu n’as plus rien à craindre.
« La mise en boîte du vivant » (1) n’est plus au programme,
Au bric-à-brac des existences a succédé la jolie brocante des souvenirs.

À la périphérie des géants de pierre,
Nous ne sommes tous deux plus que des créatures qui ne retiennent pas l’attention.
À la limite de la ville.
Autrefois, entre le vif et le mort.
Pays des vivants.
Pays des morts.

Au bout d’une voie sans issue,
Nous voici devant la grande broyeuse à sentiments.
L’ancienne bouverie de l’abattoir abritait jadis un triste défilé de condamnés,
Dont il ne reste aujourd’hui plus que des étiquettes jaunes jonchant le sol crasseux.
Pas de plaques, pas de tombes, pas de noms.
La grande machine a fauché des milliards de destins privés de funérailles,
Ils ont été vivants, mais ils ne le sont plus.
C’est tout.
Mangés. Digérés. Excrétés.

Crochets, couteaux, pics, éclaboussures de sang sur le carrelage blanc, pistolets d’étourdissement, hache, scie, aiguillon, battoir, des fins de vies, des restes, des trouvailles, un fantôme qui passe, un échantillon de l’horreur, un morceau de corne, un décor de déchets, de vermines, un néon brisé, une paire de bottes souillées. Les reliques de la suprématie des hommes, abandonnées. En suspens...

Architecture séparatrice et humiliante de ce lieu,
Où autrefois mon espèce a réduit la tienne au néant.
Pourtant...
La même couleur du sang,
La même mort brisant les mêmes cœurs,
Les mêmes tragédies qui se jouent à l'intérieur de nous.

Tu es désormais libre,
Libre de mourir comme tu le souhaites, mon cher ami.
Vous êtes délivrés du ventre de l’humanité,
Finis les tours de grand huit dans les entrailles digestives.
Autrefois, ils vous dévoraient en clamant vous aimer,
« Je te frapperai sans colère et sans haine, comme un boucher » (2) disait Baudelaire,
Il avait raison : les hommes sont sournois.
Avec une démarche de faux jeton,
Et aux lèvres un discours bien félon,
Ils vous ont bien eus !

Au bord du précipice,
Les abattoirs reviennent toujours dans mes cauchemars.
On ne peut pas l’oublier tout ce sang, qui s’engouffrait en spirale dans un égout dégoûtant.
Petite rivière rouge écarlate qui empestait la ville bien propre,
Aujourd’hui croupie dans les souterrains.
Toutes les nuits, je voulais vous empêcher de mourir.
Vite. Vite. Vite.
Enrayer la machine qui tranche les gorges saillantes.
Clac. Clac. Clac. Cloc.

Des morts,
Jamais tout à fait morts.
Autrefois l’aube c’était la mort, l’heure où le tueur arrivait pour accomplir la sale besogne.
À la limite entre la nuit et le jour,
Encore une histoire de bordures.
Désormais, nous partageons les mêmes heures.
Tic. Tac. Tic. Tac.
Ma montre indique six heures,
C’est une heure à la limite entre le jour et la nuit.
Entre la mort et la vie.

Traversant ce désert,
J’ai le coeur ouvert en deux comme un livre.
Perdue quelque part entre la peur que les couteaux reviennent et la culpabilité d’avoir survécu.
Je tente de rester en équilibre au milieu des vivants,
Mais toujours le poids de vos morts m’entraîne et me fait tomber.

Il y a cette photographie d’Eli Lotar (3) qui est maintenant dans les livres d’histoire,
Vos pattes coupées et bien rangées le long d’un mur tout gris.
Des veaux joyeux franchissaient autrefois par centaines les portes des abattoirs,
De petits pieds si fort pressés qu’ils faisaient leurs sabots claquer.
Petites langues babillant comme font les bébés à l’heure de la becquée,
Ils suivaient en s’amusant le tueur aux airs innocents.
« À la file indienne, indienne, indienne... » (4),
Puis au bout du couloir, ils se faisaient attraper et Hop-là Boum la tête à l’envers sur le rail !
Petits veaux entamant la danse macabre du couteau, les pattes en l’air !
Lame qui s’enfonce.
Finie la farandole.

La mort était rapide avec les belles machines brevetées des abattoirs,
Les victimes n’avaient pas le temps de broncher,
Elles avaient déjà perdu la tête.
Couic !
J’aurais aimé les recoudre, rafistoler tout ça avec du gros fil,
Leur redonner un peu du sang fumant qui s’écoulait dans les rigoles,
Pour que clopin clopant, cahin-caha,
Les petites pattes refassent claquer les sabots.
Ô pauvre animal,
Sauve toi vite,
Avant qu’ils ne te fassent tomber la tête !
N’écoute pas le Joueur de flûte et souviens-toi que lorsqu’« ils furent devant la pente, on vit s’ouvrir dans la paroi une porte géante comme une faille soudain béante. Le Joueur s’y enfonça suivi par tous les enfants. Et quand ils furent entrés jusqu’au dernier, la faille se referma» (5)

Nous sommes là, toi et moi, pareils,
Amis. Anciens ennemis.
Sur les ruines de tes ancêtres, je pense à cette phrase de Dante :
« Ainsi se tourna mon âme fugitive pour regarder le passage que jamais ne traverse aucun vivant » (6).
À la fin, la mort viendra tous nous chercher,
Les êtres qui naissent, vivent et meurent sans aucun registre de naissance ni de mort,
À quel pays appartiennent-ils ?
Sous la terre, plantés tels des cadavres indigents,
Il me semble qu’on finit tous pareils.

Frontières abstraites, rituelles, je vous maudis.
Frontières indéfinissables, arbitraires,
Plus imaginaires que réelles,
Infinies.

On nous avait dit que l’esprit des enfants de Dieu monte en haut,
L’esprit des bêtes descend en bas.
Ni détruit ni rénové, l’abattoir est une ruine semblable aux autres, avec ses vitres brisées et ses mauvaises herbes.
Qui pourrait savoir de loin que nous marchons sur le plus grand des champs de bataille ?
La danse des morts-vivants s’est arrêtée,
Mais il me semble encore entendre les meuglements des condamnés.
On racontait aux enfants que vous mourriez sagement et sans résistance,
Presque naturellement,
Pas de tartines de sentiments qui dégoulinent pour le goûter des petits Hommes.
Pourquoi nous ont-ils menti ?
Eux seuls le savent.
Mais de leur honteux mensonge sortit une vérité : on ne peut pas leur faire confiance.
« Viens, écoute, avant qu’une autre voix chargée d’angoisse et de chagrins tragiques,
Ne t’impose la couche la plus inconfortable.
Ma chérie, nous ne sommes pas plus que des enfants vieillis,
Craignant à tout instant qu’il faille aller au lit. » (7)

Pourtant une nuit, j’ai su.
Comme tant de fois auparavant, nous étions passés par l’arrière du bâtiment.
Se faufilant derrière le talus, nous avions emprunté le chemin habituel,
Le passage du monde des vivants à celui des morts.
Les bennes rouges étaient alignées sur le côté de l’abattoir, dégageant une puanteur épouvantable.
Il avait extirpé un premier petit corps dont le museau dépassait du tas de viscères.
Un petit bout de chou à quatre pattes qui n’était pas fait comme nous,
Encore tout chaud et câlinou,
Avec des yeux fixes qui nous scrutaient.
Il m’a juste dit : « il y en a d’autres, plein d’autres. Ils les ont jetés à la poubelle, comme ça. Des petits veaux morts à la poubelle. »
Naïfs, nous ne savions pas que dans ce monde civilisé,
On jetait à la poubelle des enfants sortis du ventre de leurs mères qu’on égorge,
Des mères qui, devant finir en barquettes, n'avaient pas eu le temps ni le droit de les mettre au monde.
Alors nous les avons emmenés, pour les enterrer quelque part.
Loin.
Loin des Hommes. 

Ils projettent de faire un centre commercial et de grands magasins,
En lieu et place de l’ancien abattoir.
Les hommes sont ainsi, ils aiment cacher leurs erreurs,
Les recouvrir avec des monuments, des musées, des temples de la consommation,
Ce qui, à peu de choses près, revient au même...
Après vous avoir mangés, vos tombes seront piétinées par les badauds,
Ils creuseront la terre des morts avec de grosses pelleteuses couleur orange.
Vite oublier.
Effacer.
Non merci, je n’irai pas.
Le poison s’est répandu dans le sol pour toujours. 

Enfants, nous allions souvent promener dans les forêts de Meuse qui entourent la tristement célèbre ville de Verdun. Des forêts froides, chargées d’histoires dramatiques, où sont enfouies ces milliers de vies massacrées pendant la Grande Guerre. Le sol y est recouvert d’une épaisse mousse verte et tendre qui faisait chui chui sous nos chaussures... Ma petite sœur refusait de marcher en dehors des sentiers, elle avait peur de piétiner les cadavres des soldats tombés là en 1914-1918, foudroyés si jeunes au milieu des obus et de plantes dont ils ne connaissaient pas les noms. Elle se disait que sous l’effet de ses petits pas sautillants, réapparaîtraient bras, jambes et têtes depuis longtemps avalés par la terre.

Juste avant que tout s’arrête,
Il y a eu le mugissement de désespoir de la dernière vache abattue.
Tu imagines : quelle injustice, à une près !
À deux doigts de la mort,
À deux doigts de la vie.
Par deux fois, des yeux le pauvre animal cligna, mais ne pipa mot.
Le tueur palpa son coutelas, et d’un bref coup ôta la vie.
Et pendant que la der des ders rendait l’âme,
Quelque part entre la saignée et l’équarrissage,
Ils oubliaient déjà.

Moi, je ne veux pas oublier.
Alors je me répète sans cesse...
Compte chaque corps,
Compte leurs blessures,
Compte le nombre d'années que nous leur avons volées,
Compte celles qu'on a jetées à la poubelle parce que trop abîmées pour les barquettes,
Compte combien de fois la machine a tranché,
Compte les têtes tombées,
Compte combien trépassent en si peu de temps.
Compte jusqu'à la dernière victime.
Compte parce que nous ne devons pas en oublier une seule.

Mon ami, mon alter-ego,
Nous partagerons désormais les mêmes beaux lendemains.
Tous autant que nous sommes, toi, moi,
Ceux qui ont survécu,
Ceux qui ont disparu,
Sommes désormais citoyens d’une autre contrée.
Un pays avec ses propres règles et ses lois.
Où les gens vivent de beaux lendemains.

Je pourrais ouvrir les petits reliquaires.
Sépultures des sombres années passées,
Où j’ai conservé religieusement les plumes des énigmatiques oiseaux de Trambly (8),
Dont les battements de cœur se sont envolés à jamais dans le triste abattoir gris.
Aujourd’hui, les plumes ne dansent plus au-dessus des petites maisons du village,
Et les effluves des bains de déplumage-déshabillage n’embaument plus les rues.
Lorsque les enfants demandent à quoi servait ce grand bâtiment effrayant,
On leur chuchote de bien jolis mensonges.
Lentement la ville crève d’un secret étouffant,
De la mort qui lui colle à la peau.
Qui lui colle aux basques !

Tels des revenants, il paraît que les oiseaux réapparaissent la nuit venue dans les rues désertes pour dire au monde entier qu'il faut assumer la folie et vivre avec ses morts.

Si toi et moi, on était pareils.
Si on osait aborder les bordures,
Franchir les murs,
Dépasser les limites,
Séparant le monde en deux moitiés.
Confinés par les lignes départageantes de la vie, de la peur, de la souffrance,
Condamnés à une errance solitaire de paria,
Eloignons-nous ensemble vers une même fin. 

Vous connaissez la fin : tout le monde meurt « et les pauvres bêtes, qui veulent prouver leur amour, elles ne savent que se coucher par terre, et mourir » (9).

(1) Expression tirée de l’ouvrage de Siegfried Giedion, La mécanisation au pouvoir. Tome I : Les origines , 1983.
(2) Poème, « L’héautontimorouménos », in Les Fleurs du Mal, 1857.
(3) Photographie jointe en fin de texte : Eli Lotar, « Aux Abattoirs de la Villette », 1929.
(4) Chanson populaire du dessin animé de Walt Disney
Peter Pan.
(5) Célèbre comptine du Joueur de flûte de Hamelin.
(6) L’Enfer.
(7) Dédicace de Lewis Carroll à Alice Liddell sur le manuscrit
De l’autre côté du miroir et ce qu’Alice y trouve, vers 1871.
(8) Petit village de Saône et Loire (71) qui abrite un gros abattoir mettant à mort 3 millions de canards chaque année.
(9) Jean Cocteau,
La Belle et la Bête, 1946.