Un siècle de littérature lesbienne

Un siècle de littérature lesbienne

De la poétesse Renée Vivien à Monique Wittig et Anne F. Garréta, la littérature lesbienne a peu à peu émergé au fil du XXe siècle. L'avènement du féminisme dans l'après 68 a marqué un tournant considérable.

Les petits tests de la vie ordinaire se révèlent parfois plus éclairants qu'un long discours. Allez sur le site d'Amazon.fr et recherchez, parmi les livres en français, « littérature lesbienne ». La réponse s'affiche : « zéro résultat ». Essayez « littérature gay » : une pléiade de titres défilera, romans ou essais ayant trait à l'homosexualité masculine - sélectionnés d'ailleurs sans grand discernement, mais c'est une autre question - parmi lesquels on trouvera néanmoins, égarés, Peau de Dorothy Allison et Monologues du vagin d'Eve Ensler.

Que le plus grand libraire en ligne n'ait pas cru bon d'attribuer à ce « genre » son autonomie spécifique n'a évidemment pas valeur d'indication sur la réalité de son existence, ni même de jugement sur sa qualité. L'anecdote indique simplement qu'en 2003, en France, le terme n'a toujours pas intégré les mentalités. De fait, comme une histoire des femmes ou de la plus controversée « écriture féminine » demandait hier ses exégètes et ses chercheuses, l'histoire de la littérature lesbienne, et du concept lui-même, demeure largement inexploitée, quand une « histoire des hommes » semblerait presque une absurdité et que celle des gays a désormais ses théoriciens. « Femme » et « homosexuelle » : le lesbianisme cumulerait donc les mandats - infraction passible d'amende, comme chacun sait.

On l'aura compris : regarder la culture lesbienne comme une sous-sous catégorie, réservée à quelque chapelle, c'est avaliser encore le principe d'une « infériorité de nature » qui a plus à voir avec les préjugés, les hiérarchies lassantes, stériles, quand le débat, évidemment, est ailleurs. Il n'empêche : ce soupçon vaguement ironique sur une production marginale de « femmes entre elles » a permis à la littérature lesbienne de se constituer, lui a donné sa force, a excité son imagination, l'a poussée à étendre son champ, construire et préciser son identité. Littérature élaborée « contre » plutôt qu'en creux, politique, militante : la littérature lesbienne est une littérature de scission.

Rien d'étonnant à ce qu'elle trouve donc une énergie neuve au début du xxe siècle, au coeur de cette Belle Epoque qui voit l'émergence de quelques modernes Sapho décidées à donner de la voix et dont la société, entre irritation et complaisance vaguement amusée, autorise désormais la visibilité. Encore prisonnières de l'image baudelairienne de « la femme damnée » - rappelons que le titre original des Fleurs du Mal était Les Lesbiennes -, les poètes homosexuelles poétesses, eût plutôt dit l'époque sont néanmoins décidées à prendre en main, par la plume, leur propre histoire et à chanter elles-mêmes leur désir, dans un univers où les hommes sont littéralement éradiqués. Il faut prendre garde à ne pas s'arrêter à l'apparence fragile, éthérée et encore très fin de siècle, de Renée Vivien, écrivaine parisienne d'origine anglaise, anorexique, morte à trente-deux ans, et ne pas se méprendre sur la grâce très réelle de ses vers, saluée en son temps par Charles Maurras dans Le Romantisme féminin : une sourde violence les anime. D' Evocations 1903 à Flambeaux éteints 1907, sa poésie, hantée par une chasteté obsédante, dit sans ambiguïté sa passion des femmes, son rejet de toute forme de liens avec le monde masculin, qu'un seul alexandrin, s'il en était besoin, résumerait : « Tes blessures sont plus douces que leurs caresses ». Sa liaison avec Natalie Clifford Barney, jeune héritière américaine dont le Tout-Paris commente les frasques, constitue le point d'orgue d'une oeuvre qui donne le la à une nouvelle communauté littéraire en plein essor. De même, il ne faut pas mésestimer la radicalité des propos de Natalie C. Barney qui, pour être très élitiste et néo-classique, n'en condamne pas moins sans conditions l'hétérosexualité, le mariage comme la procréation dans son « Académie des femmes ». Sa personnalité flamboyante fédère les tribades de son temps, réunies dans son jardin de la rue Jacob, où le Temple de l'Amitié se veut le théâtre de rencontres et de danses placées sous l'enseigne de Lesbos. Car l'Américaine est au moins autant un « personnage » de romans qu'une écrivaine plutôt médiocre, d'une liberté et d'une audace qui appellent et permettent pour la première fois au grand jour toutes les projections : la courtisane Liane de Pougy, qu'elle avait séduite en se déguisant en page, rapportera leur histoire dans Idylle saphique 1901, Renée Vivien dans Une femme m'apparut 1904, Remy de Gourmont l'immortalisera dans ses Lettres à l'Amazone 1912-1913 - surnom qu'elle gardera pour livrer ses propres Pensées d'une Amazone 1920 -, Radclyffe Hall dans Le Puits de solitude 1928 sous le nom de Valérie Seymour ou Djuna Barnes, la même année, sous celui d'Evangeline dans son Almanach des dames . Il n'est pas jusqu'à Lucie Delarue-Mardrus ou Colette qui ne se soient emparées de cette « Sapho 1900, Sapho cent pour cent » André Billy, Colette qui n'hésitait pas à lui déclarer dans une lettre : « Mon mari [Willy] te baise les mains, et moi, tout le reste »...

Dans les années trente, l'auteure des Claudine , cycle de quatre romans 1900-1903 où la bisexualité l'emporte en général sur un saphisme plus exigeant, se démarque avec un essai qui fera date : Le Pur et l'impur , paru en 1932 sous le titre Ces plaisirs... Les brumes délétères de la Belle Epoque se sont estompées, le procès intenté à l'éditeur de Radclyffe Hall pour avoir publié Le Puits de solitude , roman jugé immoral et « obscène », a changé la donne dans les esprits - même si le phénomène est d'abord anglo-saxon, l'homosexualité n'étant pas criminalisée en France, il ébranle les mentalités d'une communauté qui ne se sent jamais à l'abri. Avec sa farouche indépendance, mais aussi avec tout ce que son tempérament recèle de délibérément insaisissable, Colette entend étudier les cercles des « unisexuelles » et cette « sensualité plus éparse que le spasme, et plus que lui chaude » qui caractérise selon elle l'amour entre femmes. Les conclusions sont plutôt amères : Colette considère le libertinage saphique comme « le seul qui soit inacceptable » et ne croit pas à la réalisation du « couple entièrement femelle », l'une des deux singeant nécessairement l'homme... Il n'en demeure pas moins que, pour la première fois, un tel projet est entrepris, de surcroît par une écrivaine confirmée et célèbre.

Aux yeux de Colette, Gomorrhe n'existe pas. Deux écrivains majeurs ont pourtant opposé à l'époque un démenti sévère à cette proposition, par des chefs-d'oeuvre de la modernité : ainsi que le souligne Monique Wittig, Marcel Proust, avec A la Recherche du temps perdu 1913-1927 et Djuna Barnes avec Le Bois de la nuit 1936 ont en commun d'avoir, les premiers, fait d'« homosexuel » et de « féminin », « l'axe de catégorisation à partir duquel universaliser ». L'émancipation d'une littérature lesbienne en soi - fût-elle produite par un homme, comme Proust - date de cet instant où l'homosexualité ordonne une construction formelle à part entière qui commande à une nouvelle vision du monde. La marge est convoquée au centre. Son autonomie, sa complexité sont posées.

La Seconde Guerre mondiale brisera cet élan, freiné dès les années trente par les prémisses d'un « retour à l'ordre » où l'on faisait déjà de la « décadence des moeurs » la responsable de bien des maux. Il faudra attendre les années cinquante pour voir pointer, ici et là, quelques tentatives destinées à explorer plus avant les limites et les richesses d'une littérature lesbienne. Parmi elles, Le Rempart des béguines 1951 de Françoise Mallet-Joris, Qui qu'en grogne de Nicole Louvier 1953 ou Althia d'Irène Monesi 1957. « Ces textes, précise Claudie Lesselier, auteure d'une étude sur la question 1, sont produits dans l'absence d'un sujet lesbien se nommant ouvertement et publiquement comme tel, dans une époque de dispersion, de silence, d'invisibilisation des lesbiennes, dans une société où les rôles assignés aux femmes ne sont guère remis en cause et où les mentalités conservatrices sont très fortes. »

Une météore va pourtant bouleverser les cartes : Violette Leduc. Après L'Affamée 1948, récit de sa passion sans retour pour sa protectrice Simone de Beauvoir et Ravages 1955, dont les cent cinquante premières pages sont censurées par Gallimard, La Bâtarde 1964 lui assure l'estime et le succès public. Elle rate le Goncourt et autres prix prestigieux de la rentrée, mais gagne la postérité en ayant su renouveler une langue qui impose, avec un réalisme lyrique inaccoutumé et une vérité sans fard, une image charnelle, physique et émotionnelle de la lesbienne. Les cent cinquante pages supprimées par Gallimard paraissent en 1966, mais en partie seulement, sous le titre Thérèse et Isabelle , récit d'une passion où l'érotisme lesbien est décrit avec une précision d'entomologiste. Signe des temps, il faudra attendre l'an 2000 pour que l'éditeur rétablisse enfin dans sa cohérence d'origine ce texte explosif, au style à la fois dru et orné de métaphores baroques, dont les mutilations furent vécues par Violette Leduc comme un « assassinat littéraire ». Cette lenteur et cette timidité éditoriale disent à elles seules l'audace, la nouveauté et le danger que recèle la phrase de l'écrivaine - un pavé dans la mare.

Dans ce lent mouvement de reconnaissance, s'inscrit Christiane Rochefort qui, après Le Repos du guerrier 1958, regard d'une femme sur l'érotisme masculin, adapté au cinéma par Vadim avec Brigitte Bardot dans le rôle principal, publie Les Stances à Sophie 1963 où le thème de lesbianisme est abordé, sans toutefois s'affranchir des tabous sociaux. En 1969, elle profite de sa notoriété pour publier un livre où l'homosexualité occupe le coeur du sujet, Printemps au parking . La même année, avec La Surprise de vivre , Jeanne Galzy, membre du jury Femina, se lance dans une saga familiale troublée par des idylles entre femmes, située dans le milieu protestant de Montpellier.

Indissociable de l'histoire de l'émancipation des femmes, la littérature lesbienne vit un tournant considérable dans l'après-1968, avec l'avènement du féminisme. Un nom désormais va incarner la révision radicale du problème : Monique Wittig. Avec Les Guerrillères 1969 notamment, et Le Corps lesbien 1973, une langue et un univers nouveaux surgissent dans le paysage fictionnel, où l'exclusivité du pronom « elles » entend dissoudre le genre linguistique. « La direction vers laquelle j'ai tendu avec ce elles universel n'a pas été la féminisation du monde sujet d'horreur aussi bien que sa masculinisation, mais [...] j'ai essayé de rendre les catégories de sexe obsolètes dans le langage », précisera-t-elle dans La Pensée straight 2001, titre tardivement publié en France, repris d'une conférence prononcée à New York en 1978, qu'elle concluait par ces mots célèbres : « Il serait impropre de dire que les lesbiennes vivent, s'associent, font l'amour avec des femmes, car la femme n'a de sens que dans les systèmes de pensée et les systèmes économiques hétérosexuels. Les lesbiennes ne sont pas des femmes. »

L'oeuvre de Monique Wittig demeure une expérience unique et sans rivale, dont la révolution a consisté, par le matériau brut de la langue, à « rendre universel le point de vue minoritaire ». Selon l'auteure, le lesbianisme « ne peut même pas être décrit comme un tabou, étant donné qu'il n'a pas d'existence réelle dans l'histoire de la littérature. La littérature homosexuelle mâle a un passé, elle a un présent. Les lesbiennes, pour leur part, sont silencieuses [...]. Lorsqu'on a lu les poèmes de Sappho, Le Puits de solitude de Radclyffe Hall, les poèmes de Sylvia Plath et d'Anaïs Nin, La Bâtarde de Violette Leduc, on a tout lu. Seul le mouvement des femmes s'est montré capable de produire des textes lesbiens dans un contexte de rupture totale avec la culture masculine, textes écrits par des femmes exclusivement pour des femmes, sans se soucier de l'approbation masculine. Le Corps lesbien tombe dans cette catégorie. » Des Françaises, comme Michèle Causse, mais aussi un grand nombre de Canadiennes, notamment, font écho à l'univers wittigien, à l'image de Nicole Brossard, Josette Marchessault ou Louky Bersianik.

Les tentatives contemporaines d'une littérature lesbienne, qui ont pu provoquer la création de maisons d'édition comme Les Octaviennes de Geneviève Pastre ou d'une éphémère collection comme « Le Rayon gay » chez Balland, ne semblent pas prendre une direction imposée : de l'oeuvre autobiographique de Jocelyne François - Joue-nous "Espana" 1980 - ou de la déconstruction du système hétérosexuel par Mireille Best - Hymne aux murènes 1986, Camille en octobre 1988, Il n'y a pas d'hommes au paradis 1995 - à Marie-Hélène Bourcier Lesvos, oui , 2000 et ses réflexions sur la nouvelle génération queer, en passant par Hélène de Monferrand et ses positions réactionnaires Les Amies d'Héloïse , prix Goncourt du premier roman en 1990, le panorama semble hésitant.

La visibilité croissante des gays et des lesbiennes dans la société, phénomène répercuté dans le roman on pense notamment au roman policier, de Sandra Scopettone à Maud Tabachnik, où des personnages de lesbiennes tiennent le haut du pavé, l'intérêt croissant pour les « gay and lesbian studies » et les « gender studies » qui nous arrivent lentement des Etats-Unis, donneront-ils un nouvel élan à une littérature dont la spécification et l'étoffe restent fragiles ? Aujourd'hui, en France, seule Anne F. Garréta, remarquée pour son premier livre, Sphinx 1986, roman de l'indifférenciation sexuelle dédié « To the third », et récemment couronnée par le prix Médicis pour le magnifique Pas un jour [sous-entendu : sans une femme] 2002, peut non seulement se vanter d'être l'héritière spirituelle de Monique Wittig mais de poursuivre sa tâche, en repoussant encore les limites de la langue dans le travail du genre - et la gageure n'est pas mince.

1 « Pourquoi une femme avec une femme ? Ecrire l'amour lesbien, 1945-1968 », Amazones d'hier lesbiennes d'aujourd'hui , vol. 18, Montréal, mars 1997.

Photo : Renée Vivien © DR - Monique Wittig © UPI/AFP - Anne F. Garrèta © MARTIN BUREAU/AFP