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Un marcheur sachant chasser

Written by Aymeric Caron | Aug 28, 2018 8:23:39 AM

En décembre dernier, Emmanuel Macron fêtait ses 40 ans en famille lors d’un « week-end privé » au très symbolique château de Chambord. Dès son arrivée le vendredi soir, le président avait choisi de partir en forêt domaniale saluer un aréopage de chasseurs invités par la République à dégommer un peu plus tôt du sanglier – et sans doute aussi d’autres bêtes croisées au hasard ; du moment que ça court, que ça vole, que c’est à poils ou à plumes : pan.

Les convives à fusil n’étaient pas des tireurs anonymes mais des VIP de leur catégorie, des présidents de fédération de chasse, bref des gens qui comptent dans le monde de la carabine à plomb. Sous la nuit noire de l’hiver, devant des dizaines de cadavres encore chauds alignés en rang d’oignon (on appelle cela un « tableau », alors que le terme de « nature morte » serait bien plus approprié), Emmanuel Macron avait tenu à renouveler tout son soutien au lobby de la chasse. Un geste inédit depuis Valéry Giscard d’Estaing, quarante ans plus tôt. Depuis lors, les présidents français avaient tenté de prendre leurs distances avec les chasses présidentielles, officiellement remplacées par de simples « battues de régulation », menées dans une relative discrétion. Las ! Emmanuel Macron ne l’entend pas ainsi. Il souhaite au contraire, pour « les intérêts de la France », relancer les chasses présidentielles, rendez-vous autrefois usités pour satisfaire les amateurs huppés de tir à vue sur cible vivante, mais surtout pour réunir des chefs d’entreprise, des hauts fonctionnaires, des élus de haut rang, des dignitaires étrangers. Il l’a affirmé en 2017 alors qu’il était en campagne (celle pour l’Élysée, pas celle où on zigouille les lapins et les renards) : « Il faut reconnaître [les chasses présidentielles] comme un instrument d’attractivité. C’est quelque chose qui fascine à l’étranger, ça représente la culture française, c’est un point d’ancrage. » Nul ne saurait dire où Emmanuel Macron a puisé l’information selon laquelle les pays étrangers nous envient nos chasses royales et y perçoivent même une expression séduisante de l’idée qu’ils se font de notre pays. De son imagination peut-être ?

À moins que cette faribole lui ait été soufflée par Thierry Coste, lobbyiste officiel de la Fédération nationale des chasseurs (FNC), qui peut se vanter d’avoir ses entrées à l’Élysée depuis de nombreuses années, aussi à l’aise avec la droite qu’avec les socialistes et maintenant les macronistes. Il a réussi sans peine à se mettre dans la poche le nouveau président, avec lequel il affirme avoir un dialogue encore plus aisé qu’avec ses prédécesseurs. Les deux hommes se tutoient et se font la bise : « C’est quelqu’un dont j’écoute toujours les conseils », affirme à son sujet Emmanuel Macron. Et les conseils de Thierry Coste vont toujours dans le même sens : pleins pouvoirs aux chasseurs. En mars 2017, à quelques minutes de faire défiler les candidats à la présidentielle devant 250 représentants de la FNC, Thierry Coste affirme ainsi, sans la moindre honte : « On va pouvoir montrer que tuer Bambi, et sa mère et sa soeur, n’est pas nécessairement gênant. » Allain Bougrain-Dubourg, le pacifique président de la Ligue de protection des oiseaux, dit de Thierry Coste que « c’est un type intelligent, redoutablement efficace, mais sans éthique et malheureusement prêt à tout pour arriver à ses fins ». Il se trouve que le manque d’éthique, dans notre monde cynique, ça marche.

Lecture démodée de l'époque

Emmanuel Macron multiplie depuis son arrivée les cadeaux aux chasseurs, encouragé par le président du groupe LREM au Sénat, François Patriat. D’abord, le président de la FNC, Willy Schraen, est courtoisement reçu à l’Elysée, alors que les associations de défense des animaux peuvent continuer à se gratter pour obtenir audience. Macron déclare, sans rire, vouloir accorder aux chasseurs une plus grande place dans la protection de la biodiversité. Il a accepté de baisser le coût du permis de chasse à 200 euros, et il a autorisé les chasseurs à utiliser des silencieux pour leurs armes, ce qui rendra leur activité encore plus facile puisque le bruit ne fera plus fuir les animaux. Par ailleurs, une partie du budget des agences de l’eau a été détournée vers l’Office national de la chasse (ONCFS). Comme le fait remarquer avec ironie et amertume l’Association pour la protection des animaux sauvages (ASPAS) : « Que la France ait la plus longue saison de chasse d’Europe, le plus grand nombre d’espèces chassables (91), des battues organisées toute l’année, des tirs de nuit, pas de visite médicale annuelle obligatoire des chasseurs pour renouveler leur permis de chasser, pas de mise en place d’un seuil légal de concentration d’alcool dans le sang et dans l’air expiré au-delà duquel chasser est interdit, pas de règle nationale de sécurité à la chasse, ça ne devait pas être suffisant. »

Quelle est l’explication de ces multiples déclarations d’amour aux chasseurs proférées par Macron ? L’intérêt électoral, évidemment. Certes, le nombre officiel des chasseurs en France est en baisse constante, mais il s’élève toujours à 1,1 million. Ils bénéficient de réseaux importants et sont des agents d’influence non négligeables. Il suffit de constater le nombre d’élus pro-chasse à l’Assemblée. À deux ans des municipales, Emmanuel Macron, encensé par la bourgeoisie citadine « startuppeuse », éprouve le besoin d’élargir sa fan-base et de séduire l’électorat rural, oubliant au passage un peu vite que les campagnes sont désormais habitées par une génération émergente de citoyens qui demandent à repenser notre relation à la nature et que la chasse révulse.

La préoccupation électoraliste n’explique pas tout. Le soutien hypertrophié qu’Emmanuel Macron a choisi d’apporter aux chasseurs résulte également de sa lecture démodée de l’époque. Ici réside le hiatus essentiel, le dramatique malentendu : alors qu’il prétend incarner la modernité au sommet d’une France qu’il juge pénalisée par ses réflexes conformistes, tout, hormis ses costumes, est démodé chez ce président lige. Sa communication, mélange lourdingue des recettes qui ont fait les succès d’Obama et de Sarkozy, a dix ans de retard ; quant à sa lecture de la société, elle aurait pu paraître audacieuse en 1973. Macron, élève trop appliqué des écoles à penser pour privilégiés, représentant d’un ancien temps qu’il prétend balayer alors qu’il y est englué, ne parvient pas à mesurer les urgences de son siècle. La condition animale est l’une d’entre elles.

Pendant son speed-dating avec les chasseurs de mars 2017, l’alors candidat à la présidence de la République avait assumé son indifférence, voire son agacement, à propos de la problématique du bien-être animal : « Il faut laisser respirer les gens, arrêter d’emmerder les Français. Vu l’état du pays, j’ai beaucoup d’autres choses à faire. » Macron s’était même surpassé quelques jours plus tard devant les agriculteurs de la FNSEA en attaquant cette fois frontalement les militants des droits des animaux, accusés d’inutilité et d’hypocrisie : « Si quelqu’un est malheureux lorsqu’il y a un problème de bien-être animal, c’est l’éleveur le premier […]. C’est lui qui pleure quand un animal meurt. Ce n’est pas les gens qui sont dans des associations ou dans des bureaux. » Cette déclaration surréaliste était-elle le fruit d’une inspiration mal maîtrisée ou d’une totale méconnaissance du sujet ? Sans doute un peu des deux.

Ce mépris pour la cause animale serait moins choquant si notre fringant président ne prétendait pas vouloir rendre la parole aux Français. Or il se trouve qu’un sondage Ifop réalisé en 2017 a indiqué que 80 % des électeurs considèrent la cause animale comme un enjeu important et que 72 % d’entre eux souhaitent que les politiques s’engagent pour des mesures concrètes en faveur des animaux. D’autres sondages sont tout aussi instructifs : dans une autre étude Ifop réalisée en décembre 2017 pour la Fondation Brigitte-Bardot, 71 % des sondés déclarent ne pas se sentir en sécurité dans la nature en période de chasse, 79 % souhaitent que cette période soit réduite, 82 % sont favorables à l’interdiction de la chasse le dimanche et 84 % sont opposés à la chasse à courre. Mais Macron n’en a cure. Les préfets prennent d’ailleurs régulièrement parti pour les veneurs lorsque ceux-ci sont confrontés sur le terrain à des opposants : les forces de l’ordre les aident à satisfaire leur aristocratique passion. Macron se moque tout autant de l’opposition des Français à la corrida (73 % des sondés en 2015 affirmaient s’y opposer). Jamais il n’osera la remettre en question, lui qui a tenté en vain de faire entrer à l’Assemblée nationale, sous les couleurs d’En marche, la torera Marie Sara.

Animaux dans les cirques, élevages de visons pour la fourrure, abattage rituel sans étourdissement : dans plusieurs pays européens la loi progresse pour atténuer les souffrances des animaux. En France, rien, absolument rien. Emmanuel Macron se révèle même incapable de tenir les minces promesses qu’il avait consenties en ce domaine avant son élection : il avait assuré qu’il respecterait le choix des députés, en janvier 2017, d’instaurer le contrôle vidéo dans les abattoirs. Or le projet de loi sur l’agriculture du ministre Stéphane Travert a fait disparaître cette disposition. Le candidat Macron s’était également engagé pour que disparaissent les élevages de poules pondeuses en batterie (comme le souhaitent 90 % des Français, d’après un sondage OpinionWay de 2014). Là encore, absolument rien n’a été engagé en ce sens.

Renoncements et reculades

Au-delà des animaux, c’est la problématique du vivant dans son ensemble qui échappe à notre visionnaire monarque. Comme Sarkozy puis Hollande avant lui, Emmanuel Macron est allergique à l’écologie et à ceux qui la défendent. Il l’avait d’ailleurs clairement avoué à ses amis chasseurs lors de leur fameuse rencontre de l’année dernière. L’un d’entre eux lui avait posé cette question : « Est-ce que votre ouverture va aller jusqu’aux écologistes verts, Europe Écologie les Verts ? Et si c’est oui, est-ce que vous avez lu leur programme concernant la chasse ? » Réponse de l’intéressé : « Je me suis arrêté à la ligne sur le nucléaire, elle m’a suffi. » Rires satisfaits dans la salle.

Pourtant, officiellement, Emmanuel Macron s’est converti : il serait soudain devenu sensible aux arguments des associations de défense de la nature et des scientifiques. La preuve : dès que Donald Trump a annoncé son intention de se retirer de l’accord de Paris sur le climat, Emmanuel Macron s’est emparé de l’étendard du réchauffement climatique pour nous guider sur le chemin de la responsabilité. Ralliez-vous à mon panache vert : « Make our planet great again ! », s’exclama-t-il lors d’un sermon tout in english à l’adresse du monde entier. Et puis, bien sûr, il y a la caution Nicolas Hulot, chargé dans le gouvernement d’incarner la fibre environnementaliste. Problème : le leader écologiste semble régulièrement hésiter entre démission et dépression, tant sa marge de manoeuvre est étroite, pour ne pas dire inexistante.

De fait, la liste des renoncements de l’exécutif sur les questions écologiques est longue : reculade sur les perturbateurs endocriniens devant la Commission européenne, reculade sur la transition énergétique (l’échéance de 2025 pour parvenir à faire baisser la part du nucléaire dans la production d’électricité à 50 % a été reportée à 2030 ou 2035 et Macron n’exclut pas de construire de nouveaux réacteurs), aucune action concrète pour l’arrêt du glyphosate, rien sur les néonicotinoïdes, remise en cause des aides à l’agriculture bio, soutien aux accords de libre-échange Ceta et Tafta, pourtant inquiétants pour la santé et l’environnement, aucune avancée pour des alternatives végétariennes et végétaliennes dans la restauration collective…

Mais comment s’en étonner ? La ligne idéologique néolibérale défendue par Emmanuel Macron est logiquement incompatible avec les exigences matérielles et spirituelles de l’écologie politique moderne. Celle-ci, qui promeut la consommation modérée, la réduction de la production, le travail épanouissant ou le renforcement des solidarités, est l’ennemie de celle-là, qui ne jure que par la croissance, le PIB, la concurrence et l’enrichissement des plus riches. Emmanuel Macron, il est vrai, aime jouer les équilibristes, multipliant les prises de position contradictoires en fonction de son auditoire (« Je suis socialiste » un jour, « je ne suis pas socialiste » le lendemain). Mais, en ce qui concerne le vivant, on ne peut pas tricher : il est impossible de défendre à la fois la maladie et le remède. Emmanuel Macron le sait bien, lui qui a depuis longtemps fait son choix entre les deux.

 

Cet article a été publié dans le numéro 5 (daté du mois du mai) du Nouveau Magazine littéraire.

 

Illustration : Caricatures d'Emmanuel Macron, Thierry Coste et Nicolas Hulot © Rita Mercedes pour Le Nouveau Magazine littéraire