Un chemin de croix

Un chemin de croix

Pourquoi le christianisme a-t-il perdu tant de pratiquants en France ? La faute de Mai 68 ? Même pas !
Par François Bazin.

« Nous autre, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles », écrivait Paul Valéry au lendemain de la Première Guerre mondiale. Une religion, la catholique en l’occurrence, est-elle une civilisation ? On peut poser la question autrement, d'une manière moins abstraite et, en tout cas, plus proche des controverses du moment. Si nos racines sont, paraît-il, chrétiennes, comment expliquer que les fruits de cet arbre soient désormais aussi peu chrétiens ? Guillaume Cuchet est historien. De prime abord, il ne philosophe ni ne spécule. Avec lui, c'est l'histoire façon Cluedo : quelle est la victime ? qui est l'assassin ? quelle est l'arme du crime ? et quand celui-ci a-t-il vraiment eu lieu ?

Son enquête n'a qu'un défaut, qu'on mettra sur le dos du marketing éditorial. « Comment notre monde a cessé d'être chrétien », cela signifie en fait : comment, en France, la pratique catholique, vérifiée par une assistance régulière à la messe dominicale, a chuté brutalement au milieu des années 1960, au point qu'on puisse désormais dire qu'elle n'est plus qu'une trace dans l'éventail de nos croyances collectives. Pour des raisons essentiellement idéologiques, les uns ont voulu pointer la responsabilité de Mai 68 (nihilisme, relativisme), les autres celle de juillet 1968 (encyclique Humanae vitae contre la contraception, ce « Syllabus du XXe siècle »). Preuve à l'appui, Guillaume Cuchet montre en fait que le krach – un tiers de pratiquants en moins – s'était alors déjà produit depuis quelques années. 68 a accéléré le mouvement plus qu'il ne l'a provoqué. Le vrai tournant, c'est 1965, avec ses nouveaux infidèles : la génération du baby-boom, arrivée à l'âge de la maturité qui était autrefois, en matière de pratique, celui de la stabilisation et qui va se révéler être celui d'un décrochage totalement inédit.

« Bricolage croyant »

« Le moment le plus dangereux pour un mauvais gouvernement est d'ordinaire celui où il commence à se réformer », disait Tocqueville. Sans infirmer cette thèse, Guillaume Cuchet va au-delà, et c'est ce qui est sans doute le plus troublant dans son enquête. Dès lors qu'une institution, qu'elle qu'elle soit, « dépénalise le bricolage croyant », dès lors aussi qu'elle donne le sentiment de ne plus avoir la foi du charbonnier, ne perd-elle pas ipso facto ce qui fonde sa légitimité et donc son autorité ?

 

Comment notre monde a cessé d'être chrétienGuillaume Cuchet, éditions du Seuil, 288 pages, 21 €

 

Photo : Guillaume Cuchet © Emmanuelle Marchadour