Un an après l'élection d'Emmanuel Macron, la petite apocalypse politique continue

Un an après l'élection d'Emmanuel Macron, la petite apocalypse politique continue

Rupture Calmels/Wauquiez, grogne dans les rangs de LAREM, opposition transparente : un an après l'élection d'Emmanuel Macron à l'Elysée, la recomposition politique se poursuit. Pour le politologue Olivier Rouquan, le paysage est devenu si labile, qu'élus et à fortiori électeurs, s'y perdent. Les repères manquent.

À droite, comme à LAREM ou au PS, un an après l'élection, même les leaders semblent ne pas avoir trouvé leurs marques. La République En Marche, d'abord. Cette nébuleuse construite au pas de charge pour porter Emmanuel Macron au pouvoir, une fois la tâche remplie, semble errer dans les limbes, entre parti politique et groupe soutien à l’Assemblée nationale. Quels en sont les points de cohérence ? Certes, il s’agit de respecter le serment de fidélité au Président, qui est toujours la clé de voûte du mouvement. Mais en deçà, le groupe parlementaire qui pouvait servir de centre de gravité au parti, laisse paraître des clivages d’ordres structurel et idéel.

LAREM : la nébuleuse

Au premier titre, à observer quotidiennement les nombreux échos, la masse des députés qui apprend encore, se déclare pour partie déçue. Déçue du peu d’espace concédé, ou de l’automatisme des tâches confiées, ou de la difficulté à exister en circonscription. Elle se distingue des députés vedettes, à qui est octroyé l’accès aux médias, passeport pour une existence dans le monde de l’instantanéité. Certains s’y présentent avec légèreté et les bourdes sont fréquentes… Un an après, cela ne permet pas de renforcer la crédibilité politique du mouvement, notamment auprès des commentateurs. Il y a les stars, peu nombreuses, qui ont tendance à monopoliser la parole, ce qui renforce l’idée que la République En Marche fonctionne en vase clos, personnalisé et élitiste. Ces traits ne sont pas tous nouveaux, mais un déséquilibre apparaît avec LAREM : le peu de considération parisienne de certains députés ne trouve plus compensation dans un ancrage local (en raison notamment de la fin du cumul et de la faiblesse du parti), sauf pour celles et ceux peu nombreux, qui avaient déjà une implantation. Et puis, l’on peine à saisir le partage d’une culture parlementaire capable de cimenter un groupe, dont les raisons d’exister sont liées à une seule élection présidentielle.

« Et de droite et de gauche », vraiment ?

Au titre idéel, sur fond de réforme institutionnelle, l’enjeu est entre autres, de savoir quels rôles et quelle place veulent jouer ces parlementaires, souvent présentés comme des managers, tant leur mantra est la revendication « d’efficacité ». Veulent-ils faire la loi (au moins en l’amendant) ou simplement contrôler l’exécutif ? Veulent-ils un Parlement délibératif ou notarial ? Veulent-ils tempérer le présidentialisme ou le renforcer ? Ce débat n’est pas abordé et encore moins tranché. Il l’est d’autant moins que l’exécutif tout puissant brandit la menace du redécoupage des circonscriptions… À ne pas développer un point de vue propre de la réforme institutionnelle, les parlementaires et le parti LAREM se privent de densité politique et ne semblent porter qu’une conception technique de la vie de cité. Historiquement, cette approche relève plutôt d’une partie de la droite, celle qui survalorise le rôle du chef.

Sur d’autres sujets encore, l’homogénéité idéologique de la République En Marche n’est pas claire : ainsi des quasi-divisions ont surgi au sujet de la politique de la ville, de la politique sociale, et avant, de l’asile et de l’immigration… Comme dans l’opinion, un certain nombre de militants et d’élus se rendent bien compte que la revendication initiale du « et droite et gauche » est de peu d’effet. Le malaise tend à s’exprimer de plus en plus au regard de l’enjeu majeur des inégalités. Si la régénération des pratiques démocratiques peine, si l’équilibre idéologique cille, les raisons de rester ensemble en politique, autrement que par calcul tacticien, vont finir par manquer. Dès lors, « l’ancien monde » finira par sembler vertueux.

LR, PS et LFI dans le brouillard 

Si le magma du centre polarisé est ainsi agrégé autour de la personnalité du Grand maître de la légion d’honneur (ndlr le président), que donne la recomposition en périphérie ? Au regard de la logique bipolarisée à laquelle nous a habitués la Cinquième République depuis 1965, le brouillard demeure. Il n’y a pas d’opposition identifiable.

La France Insoumise semble avec 17 députés ravir le leadership en termes audible et visible, à la droite parlementaire (98 députés) et à la Nouvelle gauche (27)… Or, la démocratie représentative est censée fonctionner au nombre et pas à l’écho médiatique.

Pour les Républicains, l’échec est donc pour l’instant cuisant : car ce parti fournit le second groupe à l’Assemblée, domine le Sénat, devait gagner la présidentielle etc… La droitisation de l’exécutif qui déploie une stratégie de subversion dans la perspective des européennes et municipales, contraint ainsi LR à se déporter vers les idées radicales de son camp (logique identitaire). En conséquence, les doutes, les départs continuent et les élus locaux engagés dans la préparation des municipales risquent de se montrer ouverts au chant des sirènes « macronien »… à terme, que feront mesdames Calmels et Pécresse ? Virginie Calmels dont le limogeage récent de la direction du parti est une nouvelle preuve des difficultés du parti. Laurent Wauquiez ne parvient pas encore à susciter l’accord minimum requis pour redonner une cohésion à son mouvement.

Faut-il évoquer les gauches ? Le PS s’exprime par petites touches médiatiques ; la marque est d’autant moins visible que François Hollande s’impose pour dénoncer le président des « très très riches »… Là encore, les élus municipaux sortants vont avoir une responsabilité lourde dans la survie de ce parti pivot des gauches. Car si la France Insoumise connaît le succès tribunitien depuis l’Assemblée nationale, les mouvements de rue massifs auxquels elle aspire ne se concrétisent pas; les relations avec les syndicats sont difficiles. Enfin, la personnalité de Jean-Luc Mélenchon crée un effet d’attraction-répulsion, qui constitue la limite même de son leadership sur « les gauches ».

Le délitement des partis

LFI se heurte enfin au même écueil que l’ensemble des forces précitées, le Rassemblement national (remplaçant le FN) l’illustrant à plein : la vie politique actuelle n’est plus fondée sur des partis capables de structurer le débat (au-delà de le polariser), les élections, voire même d’assurer la sélection contrôlée du personnel politique. Pour le coup, l’épicentre de la petite apocalypse est là ! Cela pourrait renforcer les groupes parlementaires ; mais comme indiqué, ils sont privés d’oxygène par la dérive hyper-présidentialiste. Le délitement des partis laisse donc place nette à la bulle spéculative de la démocratie d’opinion instantanée. Au vu des critères de l’histoire des idées, sur le plan démocratique, cela n’est guère rassurant.

 

Photo : Montage Emmanuel Macron ©Ludovic Marin (AFP) - Laurent Wauquiez © Jean-François Monier (AFP) - Jean-Luc Mélenchon © Jean-Pierre Clatot (AFP)