Un amour impossible

Un amour impossible

Dans son dernier roman, Le Chagrin d’aimer, Geneviève Brisac raconte sa douloureuse relation avec sa mère, adorable et excentrique pour les autres, écrasante et insaisissable pour sa propre fille.

Par Alexis Brocas

C’est l’histoire de l’amour impossible d’une fille pour une mère impossible à aimer. Une mère charmante et qui a énormément charmé : les policiers, (qu’elle ne manquait jamais d’appeler Mon chou), les vendeuses, (qui semblaient tout lui passer), les clochards et les amies de sa fille, (qui la révéraient et qu’elle méprisait copieusement en retour). Elle s’appelait Mélini, écrivait des feuilletons pour la radio et la télévision, fumait comme un sapeur, portait un briquet autour du cou, lisait des polars, conduisait une voiture baptisée Piggy…

Dans un texte joliment allusif, tout en retenue, Geneviève Brisac raconte celle qui fut pour tout le monde une adorable excentrique et pour sa fille une mère écrasante (quand elle lui pique sous son nez la direction d’un atelier d’écriture) ou mortifère (quand elle raconte à sa fille qu’elle ne garde aucun souvenir de son accouchement, la renvoyant à l’état de « bout de bois flotté »). Un monstre ? Geneviève Brisac n’accuse pas, ne gémit pas non plus. Elle raconte et ça suffit. Sa mère a prononcé des phrases à vous crever le cœur ? Elle les cite : « toi rien, tu n’as rien à voir avec tout cela, qui s’appelle l’amour ». « Je ne me résignerai jamais à avoir engendré un être aussi conventionnel que toi. » « C’est à cause de ce crétin mort au champ d’honneur qu’elle va me baptiser Jacqueline ». Faut-il expliquer pourquoi ce livre s’intitule Le chagrin d’aimer ?

Plutôt que s’arrêter à la déploration, Geneviève Brisac cherche à expliquer. En remontant la généalogie de sa mère, fille d’un bel Arménien de Turquie déshérité par sa famille pour mésalliance, et d’une Célimène grecque – une actrice qui se faisait appeler Bilitis et régna sur une cour d’adorateurs avant de se marier. Le narcissisme est un patrimoine héréditaire mais là encore, Geneviève Brisac laisse le lecteur tirer les leçons de ces retours vers le passé.

Son roman fournira une catharsis utile à tous ceux qui ont enduré le poids d’une mère que tous les autres s’accordaient à trouver adorable. Les autres y trouveront une façon de dire la douleur sans s’en plaindre, une écriture élégante et discrète, loin, très loin du charme tapageur du sujet.

 

Le chagrin d’aimer, Geneviève Brisac, éd. Grasset, 162 p., 16 €

 

Photo : Geneviève Brisac © JF Paga/Ed. Grasset