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Tweets racistes contre Jeanne D'Arc 2018 : nous avons tous un devoir de vigilance !

Written by Jean Garrigues | Feb 27, 2018 1:26:01 PM

La « fachosphère » a encore frappé ! Une jeune fille métisse d’origine béninoise et polonaise, Mathilde Edey Gamassou, choisie pour incarner Jeanne d'Arc lors des fêtes johanniques d’Orléans au mois de mai prochain, a été la cible de violentes attaques racistes sur les réseaux sociaux. Certains tweets sont même allés jusqu’à la comparer à un babouin ou à montrer une photographie de bananes, des faits passibles d'une peine de cinq ans de prison. Sur des sites Internet d'extrême droite, le choix de la jeune fille par le comité Jeanne d’Arc est dénoncé notamment comme « une propagande pro-métissage, début d'une tentative de transformer l'histoire en un récit où ce seront les arabes et les noirs qui ont fait l'histoire de France depuis les débuts ». Sur le site islamophobe Résistance républicaine, un commentaire va jusqu'à prédire : « L'an prochain, Jeanne d'Arc sera en burqa. » Le fanatisme n’a pas de bornes.

Rien de nouveau sous le soleil, nous rétorquera-t-on. Depuis des années, il n’est pas rare que les footballeurs d’origine africaine soient accueillis par des cris de singe ou des lancers de banane sur les terrains de France, d’Espagne, d’Italie ou d’ailleurs. Et rappelons qu’en 2014, la Garde des Sceaux, Christiane Taubira, elle-même avait été comparée à un singe et traitée de « sauvage » par une candidate du Front national, qui avait ensuite été exclue du parti. Observons que Marine Le Pen a jugé « honteux » les propos racistes diffusés sur les réseaux sociaux, ajoutant – et c’est important – que la jeune métisse réunissait « tous les critères pour incarner Jeanne d’Arc » et que cela « n’avait rien à voir avec la couleur de la peau. » La présidente du Front national se met ainsi à l’unisson de la classe politique française qui condamne unanimement les ultras de la fachosphère.

Faut-il pour autant passer à autre chose en considérant que de tels propos sont le fait de toutes petites minorités de fanatiques qui ne représentent qu’eux-mêmes sur les réseaux sociaux ? Cette question appelle une réponse plus complexe qu’il y paraît. D’une part, la réaction des responsables politiques de tous les partis apparaît comme un élément rassurant, car, comme le souligne Marlène Schiappa, la secrétaire d'État chargée de l'Égalité entre femmes et hommes, « la haine raciste de la fachosphère n’a pas sa place dans la République française. » Il y aura d’ailleurs des suites judiciaires à cette affaire, une enquête préliminaire ayant été ouverte par le procureur d’Orléans pour « provocation publique à la discrimination et la haine raciale. » Et de manière systématique, on constate que l’appareil politico-judiciaire, adossé en la matière à l’approbation de la majorité de l’opinion, entend sanctionner avec fermeté la moindre atteinte aux principes d’égalité constitutifs de notre histoire et de notre culture républicaine. Pour parler clair, la « trumpisation » de la vie politique française est loin d’être réalisée, et le « plafond de verre » de la transgression raciste n’est pas prêt de se briser, contrairement à ce qui s’est passé dans la société américaine ou dans certains pays européens, comme par exemple en Pologne.

Cela dit, il faudrait être aveugle pour ne pas voir que l’évolution du discours politique en France favorise, voire encourage, les débordements racistes de la fachosphère. Un certain nombre de thèmes, de valeurs et de mots qui apparaissaient comme des tabous absolus il y a une trentaine d’années se sont peu à peu insinués dans l’espace public, créant une sorte d’effet d’aspiration pour les discours d’exclusion et de haine. Spectaculaires furent les provocations antisémites de Jean-Marie Le Pen, qui firent office de bannière pour attirer au Front national les ultra-racistes de la mouvance néo-nazie ou les racistes de tradition. Les outrances du soi-disant humoriste Dieudonné ou de son comparse identitaire Alain Soral ont poussé très loin cette dérive. Mais il y eut aussi, de manière beaucoup plus feutrée et insinuante, les dérives discursives de personnalités politiques de la droite dite décomplexée, les théories fumeuses du grand remplacement, les analyses de certaines plumes médiatiques aux prétentions historiques contestables, en somme tout ce qui alimente dans l’espace public les thèmes identitaires, complotistes ou racistes qui nourrissent les réseaux sociaux.

Au-delà de la « fachosphère », qui reste malgré tout un phénomène ultra-minoritaire, se développe depuis quelques années un phénomène de « brutalisation » de l’espace public, sur le modèle de ce qui s’est passé en Europe au lendemain du premier conflit mondial. Il nous ramène aux années noires de l’entre-deux-guerres, quand Jean Zay, candidat à la députation à Orléans, était en proie aux insultes antisémites. On sait comment s’est terminée la vie de ce grand républicain, assassiné en 1944 par la Milice. Et si la France de 2018 n’est évidemment pas celle des années trente, nous avons tous un devoir de vigilance, car le « plafond de verre » des valeurs républicaines est fragile et demande chaque jour à être consolidé.

Photo : Mathilde Edey Gamassou (Jeanne D'Arc 2018) © DR