Turquie : Selahattin Demirtaş, écrivain malgré la prison

Turquie : Selahattin Demirtaş, écrivain malgré la prison

Selahattin Demirtaş, l'un des principaux opposants à Recep Tayyip Erdogan, est en prison depuis deux ans. Son incarcération ne l’a pas empêché de publier un recueil de nouvelles, « L'Aurore », qui vient d'être traduit en français et sélectionné pour le Prix Médicis étranger. Il écrit sur la vie des femmes en Turquie, les violences et la condition carcérale.
Par Julie Honoré.

Emprisonné depuis novembre 2016 pour « propagande terroriste », l’écrivain Selahattin Demirtaş, aussi avocat défenseur de la cause kurde et leader du HDP (parti démocratique des peuples), ne se laisse pas museler par le pouvoir de Recep Tayyip Erdoğan. Après avoir été candidat à l’élection présidentielle de juin dernier (il a obtenu 8,4 % des voix), et avoir alimenté régulièrement les réseaux sociaux par ses piques pleines d’ironie, il est parvenu à publier un recueil de nouvelles, Seher, qui vient d’être traduit en français aux éditions Emmanuelle Collas.

En prison, pas d’ordinateur ou de machine à écrire : il faut tout écrire à la main. « Pendant les premiers mois de son incarcération, le moindre document était confisqué et nos conversations écoutées, rappelle un de ses avocats, Ramazan Demir. Début 2018, pendant plusieurs mois, notamment en raison des opérations militaires au nord de la Syrie, les journaux étaient interdits aux prisonniers ». Le processus d’écriture et d’édition a donc été laborieux, mais a porté ses fruits en Turquie : Seher (L’Aurore en français), s’est déjà écoulé à près de 200 000 exemplaires en un an.

La prison n’est pourtant pas le thème majeur de ce recueil de nouvelles. Les textes de Selahattin Demirtaş traitent des femmes de son pays, des crimes d'honneur dont elles sont victimes (comme dans la nouvelle éponyme du recueil, Seher) et des violences physiques qu’elles subissent (« Nazo, femme de ménage »). Certaines nouvelles parlent aussi de l'amour que leur portent les hommes, un amour parfois encombrant, violent (« Ce n’est pas ce que vous croyez »), ou des guerres qui éclatent et les envoient se noyer en Méditerranée (« La petite Sirène »). Selahattin Demirtaş dédie d’ailleurs son ouvrage « À toutes les femmes assassinées, à toutes celles victimes de violences ». Bien que victimes, ces femmes sont surtout des insoumises, toutes liées par ce désir « d’affirmer leur liberté et leur indépendance ».

Difficile pour autant de ne pas voir dans chacune de ces nouvelles une dénonciation des conditions carcérales. Dans « Salut aux yeux noirs », l’auteur raconte la vie misérable de deux adolescents chargés de construire la prison d’Edirne, dans laquelle il est enfermé. Il ponctue ses écrits de « lettres à la commission de censure », et remercie à la fin de l’ouvrage ses avocats, « qui se sont démenés avec les 102 chefs d’accusation pesant contre moi, et qui m’ont obtenu la permission d’écrire ». « Le format nouvelle est finalement assez adapté à sa situation », souligne Emmanuelle Collas, son éditrice française, qui n’hésite pas à le comparer à Nelson Mandela ou Václav Havel qui, en d’autres temps, ont aussi effectué de longues peines de prison avant de devenir des hommes politiques iconiques.

En plus de prendre la plume, Demirtaş multiplie les provocations pour se faire entendre depuis sa cellule, par tous les moyens. Lors de la campagne présidentielle de juin dernier, pour laquelle il était le candidat du HDP, une conversation téléphonique avec sa femme, avait été enregistrée en mettant le combiné sur haut-parleur, puis diffusée en tant que déclaration officielle. Ses avocats étaient chargés d'alimenter son compte Twitter après chacune de leurs visites et un studio télé a même été aménagé au sein de la prison de haute sécurité d'Edirne pour respecter la loi électorale, qui veut que chaque candidat ait droit à dix minutes de prise de parole télévisée. Le parti de Demirtaş avait alors organisé un meeting et retransmis son allocution sur écran géant. Comme pour un match de foot, de nombreux bars à travers le pays ont également diffusé le discours en direct. « Les gens avaient besoin d'entendre sa voix », souligne Emmanuelle Collas.

Pour cette dernière, la traduction en français est indispensable. « Le public va un peu mieux comprendre qui est cet homme, quelles sont ses conditions de détention, et aussi quelles sont les conditions de vie des femmes dans le pays ». Elle rappelle d’ailleurs que son livre s’inscrit dans une « tradition de littérature carcérale propre à la Turquie ». Une autre autrice, Aslı Erdoğan, elle aussi placée derrière les barreaux pendant plusieurs mois et qui vit désormais en exil, avait déclaré que « les prisons turques produisent quantité d’écrivains ». Selahattin Demirtaş, dont la condamnation à quatre ans et huit mois de prison a été ordonnée ce vendredi 7 septembre, confirme ce constat en venant ajouter son nom à la longue liste des auteurs turcs emprisonnés.

 

 

L’Aurore, Selahattin Demirtaş, recueil de nouvelles, traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabanes, éd. Emmanuelle Colas, 192 p., 15 euros

 

 

Une rencontre autour de l’ouvrage aura lieu le 19 octobre prochain à la maison de la Poésie, à Paris. Plus d'informations sur l'événement Facebook.