Turquie : une nouvelle victoire de Recep Tayyip Erdoğan qui n'est pas sans zones d'ombre

Turquie : une nouvelle victoire de Recep Tayyip Erdoğan qui n'est pas sans zones d'ombre

La victoire de Recep Tayyip Erdoğan lors des élections du 24 juin cache pour Jean Marcou, professeur à Sciences Po Grenoble spécialiste de la Turquie, une nouvelle fragilité du leader de l'AKP : son alliance avec le parti nationaliste MHP. Autre leçon de ce scrutin : l'installation dans le paysage politique turc du parti kurde HDP.

Au soir du 24 juin, avant même que le dépouillement ne soit achevé, Recep Tayyip Erdoğan a revendiqué sa victoire à l'élection présidentielle, dès le premier tour. Tandis que l'opposition conteste cette prétention, évoquant des fraudes et avançant ses propres estimations, des résultats officiels, portant sur la presque totalité des suffrages exprimés, montrent que le président sortant a obtenu 52,5 % des voix, amplifiant légèrement son score de 2014 (51,7 %), et devançant largement Muharrem İnce, son principal rival et représentant du parti kémaliste CHP, crédité de 30,7 %. Les élections législatives qui se déroulaient, pour la première fois, en même temps que la présidentielle, indiquent un succès comparable pour Erdoğan, puisque la coalition que l'AKP, son parti, avait formée avec le parti nationaliste MHP, l'emporte également, et aura plus de 340 sièges au sein du nouveau parlement qui en comptera 600. Celui qui a dirigé la Turquie depuis plus de 15 ans sans interruption a pu donc expliquer qu'il avait gagné son pari, alors même que, dans les derniers jours de la campagne, certaines rumeurs avaient commencé à prédire qu'il aurait au moins à affronter un second tour, non sans qu'auparavant l'AKP ait peut-être perdu sa majorité absolue au parlement.

Derrière la victoire, une fragilité nouvelle d'Erdoğan

Pourtant, même si la victoire d'Erdoğan et de l'AKP se confirme, les scrutins présidentiel et législatif du 24 juin comportent un certain nombre d'enseignements, qui amènent à nuancer l'enthousiasme officiel.

En premier lieu, il est indéniable que le président sortant et son parti l'ont emporté grâce à l'apport des voix du parti nationaliste MHP avec lequel ils se sont alliés. Ce constat confirme probablement la pertinence de ce rapprochement qu'Erdoğan, en fin tacticien, avait opéré dès 2017, pour pouvoir organiser le référendum, qui lui a permis de conforter à son profit la présidentialisation du système turc. Mais, à y regarder de plus près, cette alliance avec le MHP dévoile aussi une fragilité nouvelle de l'AKP et de son leader qui, pour avoir une majorité absolue au parlement, devront compter désormais avec l'apport des voix des députés nationalistes. Devlet Bahçeli, le président du MHP, dont les rapports avec Erdoğan ont souvent été orageux pendant la campagne, a d'ailleurs souligné, au soir du scrutin, sa nouvelle « position clé »  de parti d'appoint et, le cas échéant, de faiseur de roi.

L'installation durable du parti kurde HDP dans le paysage

En second lieu, l'autre surprise de ces scrutins est venue du parti kurde HDP. Durement réprimé par le régime, qui l'accuse d'être la vitrine du PKK et qui avait prédit sa marginalisation lors de ces élections, il a allègrement franchi le seuil de 10 % des voix, qui permet à une formation d'avoir une représentation au parlement, et aura donc plus d'une soixantaine de députés dans le nouvel hémicycle. Certes, à la présidentielle, son candidat, Selahattin Demirtaş n'a pas réédité son score de 2014 (9,7 %). Mais il ne faut pas oublier qu'il se présentait depuis sa prison, et qu'avec 8,4% des voix, il termine à la troisième place et devance Meral Akşener (7,3 %), la dissidente du MHP, fondatrice du İyi Parti (Bon parti) allié avec le CHP, qui apparait comme l'une des perdantes de ces scrutins. En tout état de cause, le fait le gouvernement ne soit pas parvenu à se défaire du HDP montre que cette formation est durablement installée dans le système turc, où elle a plusieurs fois montré qu'elle pouvait contribuer directement à réduire l'influence du parti au pouvoir.

Ces sources nouvelles de préoccupation n'empêcheront pas cependant Recep Tayyip Erdoğan, de mettre en œuvre définitivement la réforme constitutionnelle adoptée, l'an passé, par référendum avec une majorité presque comparable à celle d'aujourd'hui. Sur fond de grands travaux (troisième aéroport d'Istanbul, grande mosquée de Çamlica, ou canal doublant le Bosphore), les derniers restes du parlementarisme turc, dont les racines remontent à l'Empire ottoman, disparaîtront pour laisser la place, à un régime présidentiel inédit, centralisé autour de la personne du leader de l'AKP. Débarrassé de la présence d'un premier ministre, le nouveau chef de l'État disposera ainsi de pouvoirs considérables face à un parlement qu'il pourra dissoudre, un pouvoir judiciaire dont l'indépendance a été systématiquement réduite au cours des dernières années, et des médias qui pour la plupart ont fait allégeance à la mouvance au pouvoir.

 

Professeur des Universités à l'Institut d'Etudes Politiques de Grenoble, Jean Marcou est directeur du Master Méditerranée-Moyen-Orient (MMO) et directeur des relations internationales de l'école.

 

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Photo : Erdogan © Mikhail METZEL/SPUTNIK/AFP PHOTO