Trump, une stratégie gagnante ?

Trump, une stratégie gagnante ?

Malgré les scandales, les provocations et les revirements en tout genre – la dernière en date étant l’armistice commercial avec l’Union européenne – Chloé Morin nous montre que Donald Trump est loin d’être impopulaire. Suffisant pour lui permettre une réélection ?

À maintes reprises depuis 2015, les commentateurs de tous bords ont prédit la chute imminente de Trump : il serait condamné à « l’explosion », en raison des scandales et provocations qui se multiplient, ou à la « normalisation » – le mythe du populiste assagi, à la manière d’un Tsipras. Cependant, à mesure que les mois passent, force est de constater qu’il n’en est rien : il revendique toujours aussi fièrement son style cash et brutal, multiplie les insultes et les clashs sur twitter, se revendique plus que jamais comme hors-système, et aucun des multiples scandales qui l’ont touché n’ont à ce jour réussi à entamer sa légitimité institutionnelle ou politique.

Loin d’être impopulaire

Vu d’Europe, les coups d’éclat, les coups de sang, et les multiples revirements de Trump en matière de politique étrangère – dont le dernier, spectaculaire, sur l’implication de la Russie dans la campagne présidentielle américaine – nous donnent le sentiment que les Américains doivent certainement avoir honte de leur Président. Or, son action en matière de politique étrangère est plutôt appréciée des américains, à 40 %. Même sa politique à l’égard de la Russie n’était – à la date du 17 juillet en tout cas – désapprouvée « que » par 54 %. 

De manière plus générale, selon la dernière mesure effectuée par IPSOS à la mi-juillet, 40 % des américains approuvent la manière dont Trump assume sa fonction, un score qui s’avère remarquablement stable depuis le début de son mandat, compte tenu de l’ampleur et du nombre des polémiques qui l’ont d’ores et déjà marqué. Un score équivalent au jugement porté par la majorité des américains sur l’action de leur propre représentant au Congrès (41 %), et bien supérieur au jugement qu’ils portent sur le Congrès dans son ensemble (23 %). Vu d’Europe, il est parfois difficile de mesurer combien « Washington » symbolise aux yeux de nombreux américains l’inertie de débats politiciens, voire la corruption.

Le Président Américain, en dépit de ce que l’on pourrait croire à la lecture de la presse Européenne – tout comme de la presse New Yorkaise –, est donc loin d’être terriblement impopulaire. Surtout, il s’avère extrêmement populaire auprès de sa base : 84 % des Républicains approuvent son action, dont 50 % « fortement ». Sa popularité auprès de sa base, que l’on caricature souvent à tort en la réduisant aux seuls « ouvriers blancs peu éduqués », n’a d’égale que le rejet dont il fait l’objet à gauche : 86 % des démocrates désapprouvent son action, dont 71% « fortement »…

68 % des Républicains estiment en outre que le pays va dans la « bonne direction », alors que 82 % des démocrates pensent le contraire. Une polarisation qui s’explique par des priorités très différentes : alors que les Républicains mettent l’immigration (27 %) et le terrorisme (11 %) en tête de leurs priorités, les démocrates placent d’abord la santé (22 % – sujet montant depuis quelques mois aux Etats Unis), et l’économie (9 %). Or, s’agissant du terrorisme et de l’immigration, l’action de Donald Trump en tant que Président bénéficie d’une approbation assez importante (47 et 42 % respectivement). Même sur l’économie, ou sur l’emploi, son action est relativement bien perçue (47 % et 50 %). Le pays semble donc bien idéologiquement coupé en deux, et cette polarisation est perçue par les américains comme une des principales sources de tension sociale dans le pays. Mais elle ne nuit nullement au Président, au contraire.

La fierté nationale constamment mobilisée

A l’image de la stratégie poursuivie par Matteo Salvini depuis le mois de mars – et qui s’est traduite par la progression de la Liga dans les sondages, si bien qu’elle surpasse désormais son allié M5S –, Trump a inscrit sa méthode de gouvernement dans une continuité directe avec sa campagne électorale. Loin de s’assagir ou de se normaliser, ses thèmes de campagne restent au cœur de ses discours – ou de ses Tweets –, et sa rhétorique anti-immigrants reste la même. Le registre de la fierté nationale est mobilisé avec d’autant plus d’efficacité que Trump instrumentalise les différends internationaux à son avantage : c’est la technique du « us versus them », qui permet de cimenter une coalition électorale, souvent constituée de personnes aux intérêts divergents, par la confrontation à une menace perçue. Il se créé donc des « ennemis » extérieurs et intérieurs et des batailles artificielles, et flatte au passage la tendance isolationniste américaine. Nous Européens, qui avons appris dans les livres d’histoire que les Etats-Unis avaient pour habitude d’être les « gendarmes du monde » et de vouloir imposer leur modèle démocratique partout, sous-estimons souvent la force de la tentation isolationniste, qui puise au plus profond de l’histoire américaine.

Pour mieux comprendre la popularité de Trump, il faut revenir aux causes profondes de son élection. Young et Gonzalez ont identifié un certain nombre de facteurs explicatifs des vagues populistes : la conjonction d’un « entrepreneur politique », d’une structure sociale opportune, ainsi que d’un terrain favorable dans l’opinion publique.

« The system is broken »

Par structure sociale opportune, ils désignent des transformations et bouleversements structurels, tels que des crises économiques prolongées ou bien une modification substantielle de la composition ethnique d’une société. Ces modifications structurelles donnent souvent naissance à des systèmes de croyances et des représentations collectives, par lesquelles les personnes qui se sentent en insécurité économique ou culturelle, et voient leur place dans la société menacée, cherchent à rendre compte de ce qu’ils vivent.

En l’occurrence, la société américaine a subi à la fois une crise économique majeure, suivie d’un accroissement substantiel des inégalités – des millions de personnes ont vu leur pouvoir d’achat stagner depuis des années. C’est également une société de plus en plus multiculturelle, où la peur que les « blancs » ne deviennent minoritaires est réelle. C’est, enfin, une société qui vit dans la peur d’attentats terroristes.

Autre facteur : l’adhésion d’un large pan de l’opinion à l’idée que « the system is broken », c’est-à-dire que les règles et institutions en place ne favorisent pas le citoyen moyen, mais sert à d’autres – les minorités ethniques, qui bénéficient de l’affirmative action ; les « puissants », qui se croient au-dessus des lois ; les assistés, qui vivent au crochet de l’américain moyen, qui lui doit souvent cumuler deux jobs pour joindre les deux bouts, etc. Dès lors que le système dysfonctionne, il devient légitime d’aller chercher en dehors de celui-ci des solutions radicales, à même de le remettre au service du plus grand nombre. C’est exactement ce qu’ont cru faire les électeurs de Trump, en allant chercher un type qui s’exprime comme eux, qui semble comprendre leurs problèmes quotidiens, et qui pourrait faire réussir l’Amérique comme il a lui-même réussit dans les affaires.

Fragilisation économique et culturelle et offre politique perçue comme nouvelle et « hors système » ont convergé autour d’un sujet central, un prisme idéologique qui permet de donner son sens à tout le reste : le rejet de l’immigration.

Les immigrés pour principale cible

L’immigration, mise au cœur de sa campagne par Trump, permet d’offrir à ses supporters un ennemi simple et de leur fournir des solutions claires (le mur, le « muslim ban », etc), et une explication tant à l’insécurité économique (the american dream is broken), au risque terroriste, ou au sentiment de dépossession lié aux transformations de la société américaine. Alors qu’on eût pu penser que la rhétorique anti-migrants finirait par décrédibiliser Trump, cela lui a au contraire permis d’affirmer encore davantage son statut de « hors système » face à une candidate qui incarnait parfaitement l’alliance entre « Washington » et « Wall Street ». Et donc, d’être le plus crédible pour remettre le système à l’endroit, c’est-à-dire au service du hard-working american.

Cette crédibilité d’anti-système a sans doute plus que compensé les éventuelles pertes liées à la brutalité de ses prises de position en matière migratoire. Notons que Trump n’était pas le seul candidat à dénoncer le fait que le système fonctionnait à l’encontre des intérêts de l’américain moyen : Bernie Sanders portait, durant la primaire Démocrate, un message très semblable. Mais alors que Sanders prenait pour boucs émissaires les banques, les grandes entreprises et « Wall Street », Trump pris pour cible les immigrés. Dès lors que les trois quarts des Républicains, et autant d’indépendants, en étaient venus à considérer que la génération qui vient vivra moins bien qu’eux – signe que le système sur lequel reposait l’American Dream, porteur d’espoir et d’élévation sociale –, ils se sont montrés extrêmement sensibles au récit populiste appelant à réparer le système.

Pour finir, quid des chances de réélection de Donald Trump ? Beaucoup ont pu dire que son triomphe doit beaucoup à la personnalité d’Hillary Clinton, qui incarnait parfaitement le « système », cette alliance des élites de la côte est, des milieux financiers, et des responsables politiques au pouvoir depuis des décennies, que l’opinion rejette en bloc. Et il est vrai que ce n’est pas en se flattant d’avoir gagné dans les Etats qui « gagnent » dans la mondialisation qu’elle risque de modifier ces perceptions… Ses éventuels successeurs en tireront en les leçons ?

Mais il est un autre indicateur qu’il convient de prendre en compte lorsqu’on s’interroge sur les perspectives de réélection de Trump : les recherches effectuées par IPSOS US montrent qu’en dessous de 40 % de popularité, les chances de réélection du Président passent sous la barre du 50/50. A ce stade, Trump réussit donc tout juste à garder la tête hors de l’eau…

 

Chloé Morin est directrice des projets internationaux chez Ipsos et experte-associée à la Fondation Jean Jaurès.

 

Photo : Donald Trump © SAUL LOEB / via AFP