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La traque aux migrants : un business lucratif 

Written by Claire Rodier | Feb 28, 2018 3:13:06 PM

Les deux principales sociétés privées qui gèrent les centres de détention pour migrants aux États-Unis ont de quoi se réjouir : grâce à la chasse menée par l’administration Trump contre les étrangers en situation irrégulière, le business de l’enfermement est en plein essor.

Dans un pays où l’on estime à une dizaine de millions le nombre de sans-papiers, la politique active de lutte contre l’immigration irrégulière impulsée depuis 2016 constitue une manne pour les entreprises spécialisées à tous les niveaux de la chaîne de l’expulsion : entre la détention et les services qui l’accompagnent (gardiennage, restauration, nettoyage, blanchisserie, etc.), le convoyage par des agences de sécurité privées et les compagnies d’aviation qui affrètent des vols pour renvoyer les « clandestins », une véritable industrie de la migration s’est développée, dont tire profit une kyrielle de sous-traitants privés qui ont tout intérêt à l’adoption des lois les plus sévères permettant les arrestations de masse, la détention de longue durée et les expulsions groupées. Ce qui explique sans doute l’implication active de certains de leurs dirigeants dans l’élection du candidat susceptible de leur fournir le plus de « clients » : c’est le cas du PDG de la principale compagnie américaine de charters d’expulsions, CSI Aviation, délégué républicain au Nouveau-Mexique, qui a organisé des meetings et des collectes de fonds en soutien de Donald Trump pendant la campagne présidentielle.

Les lobbies industriels et la politique migratoire européenne

Si la traque aux migrants n’atteint pas, en Europe, ce niveau industriel, le business migratoire n’y est pas en reste. Depuis le début des années 2000, au moment où l’Union européenne se dotait d’une politique commune dans les domaines de l’immigration, de l’asile et du contrôle des frontières, s’est mis en place un marché européen de la sécurité frontalière qui allie principalement l'industrie militaire et l’industrie de la sécurité. Ses principaux bénéficiaires sont les entreprises aéronautiques et de défense, comme Thales, Finmeccanica, Sagem, Airbus, Indra, BAE Systems, Ericsson, Siemens... qui recyclent leur expérience dans le domaine de la technologie militaire pour la surveillance des frontières. Leur influence sur la politique migratoire n’est pas aussi directe que celle des firmes américaines aux États-Unis. Cependant, les quinze dernières années ont été marquées par le poids croissant des lobbies industriels de la sécurité, comme l'Organisation européenne pour la sécurité (EOS), dans les orientations prises par les institutions européennes. Étroitement associés, en tant qu’experts ou conseillers, à la définition des besoins de l’UE en matière de sécurité, les industriels du secteur bénéficient ensuite des programmes qu’ils ont contribué à impulser, comme les dispositifs « frontières intelligentes » et Eurosur, lancés en 2013, qui requièrent l'utilisation de radars, capteurs, drones, satellites et autres matériels sophistiqués dont ils sont les fournisseurs.

L’Europe a dépensé 17 milliards d’euros pour empêcher l’arrivée des migrants

Selon l’Overseas Development Institute, un think tank britannique, l’Europe aurait, entre 2014 et 2016 – pendant la période qu’on a appelée la « crise migratoire », marquée par l’arrivée de plus d’un million de migrants sur ses côtes méridionales – dépensé 17 milliards d’euros pour empêcher ces arrivées. Une partie de cette somme a été investie dans l’« externalisation » des contrôles, comme les six milliards d’euros consacrés à l’accord UE-Turquie, aux termes duquel ce pays a accepté de « retenir » les migrants sur son sol pour qu’ils ne rejoignent plus l’Europe, ou des arrangements similaires avec des États africains. Le reste alimente l’industrie de la surveillance migratoire.

À l’instar du budget de l’agence européenne Frontex, chargée de la surveillance des frontières extérieures de l’UE, qui a vu son budget passer de 6 millions d’euros en 2005 à 254 millions en 2017, le marché de la sécurité frontalière ne cesse de se déployer au niveau mondial, avec une croissance totale estimée à 50 milliards d’euros pour les frontières terrestres et maritimes d'ici 2022. Ces investissements sont-ils utiles au regard des objectifs affichés ? Rien n’est moins sûr. Aux États-Unis, un rapport du département de la Sécurité intérieure relevait en 2014 qu'après huit ans d'utilisation, les drones qui survolent le mur de la frontière mexicaine n'avaient quasiment pas fait progresser la lutte contre l'immigration irrégulière – l'augmentation du nombre d'interpellations pouvant leur être imputée se situant entre 0,7 % et 1,8 %, quand chaque heure d'intervention des appareils coûte 12 000 dollars au contribuable américain. En Europe, l’observation de l’évolution des trajectoires migratoires montre que le verrouillage des frontières ne produit des effets qu'à court terme ; plus que barrer les routes, il les déplace, rendant les parcours plus dangereux.

Car au coût financier, il faut ajouter le terrible coût humain des dispositifs de surveillance : en une vingtaine d’années, entre 30 et 50 000 personnes ont trouvé la mort en tentant de rejoindre l’Union européenne, devenue, selon l’Organisation internationale pour les migrations, la destination la plus dangereuse du monde.

Photo © BULENT KILIC/AFP