« Tout enseignant est enseigné, tout enseigné est enseignant »

« Tout enseignant est enseigné, tout enseigné est enseignant »

Elle a filmé les initiatives individuelles d'enseignants dans son documentaire « Une idée folle ». Judith Grumbach puise dans ces exemples l'espoir d'une pédagogie nouvelle, à l'écoute de la jeunesse.


Transcription :

« Être enseigné », je vous avoue que j’ai un peu bloqué sur ces deux mots avant d’écrire ce texte, parce que cette formulation me paraissait un peu absurde, particulièrement sa forme passive. Ça m’a fait penser à mes cours de physique au lycée. J’ai le souvenir assez précis qu’on a tenté de m’enseigner la physique en classe de seconde. En revanche, je n’ai aucun souvenir d’avoir appris quoi que ce soit. On peut être enseigné sans apprendre, mais on apprend aussi très souvent sans être enseigné. 

Personne ne vous a expliqué le fonctionnement anatomique de vos membres inférieurs avant que vous ne fassiez vos premiers pas. Personne ne vous a non plus enseigné la grammaire avant que vous ne composiez vos premières phrases. On apprend tous, tous les jours, seul, en groupe, en famille, on apprend en lisant, par l’expérience. On apprend en discutant, et même parfois par hasard, ou sans le savoir.

« Tout enseignant est enseigné, tout enseigné est enseignant. » Le slogan date de mai 68, mais l’idée est bien plus ancienne. De l’École mutuelle dès le XVIIIème siècle, où des enfants sont les tuteurs d’autres groupes d’enfants, jusqu’à la coopération dans la pédagogie Freinet au début du XXème siècle, en passant par Jacotot au XIXème siècle, ce maître ignorant qui a appris sa langue à des étudiants sans connaître la leur. La question de qui détient le savoir et de qui l’enseigne n’est pas nouvelle. Mais elle est obsolète.

En 2006, Sugata Mitra, qui est un chercheur en éducation, fait une expérience : il veut tester les limites de la capacité des enfants à apprendre sans l’aide d’un adulte. Il installe donc un ordinateur dans un village du sud de l’Inde, dans un mur, et il pose une question : est-ce que des enfants qui parlent tamoul et qui ne vont pas à l’école sont capables de s’apprendre eux-mêmes tout seuls les biotechnologies en anglais ? Il laisse les enfants avec l’ordinateur, il part en étant certain que l’expérience va être un échec. Il revient deux mois plus tard et leur demande alors : « Qu’est-ce que vous avez compris ? » Et les enfants sont très silencieux, un peu abattus, et disent : « On n’a rien compris ». Sugata Mitra insiste un peu, et une enfant de 12 ans finit par lever la main, et lui dit : « À part le fait qu’une mauvaise réplication de la molécule ADN provoque des maladies génétiques, on n’a rien compris ».

Quand on parle du futur, on entend souvent cette statistique : 60 % des métiers qu’exerceront les enfants d’aujourd’hui demain n’ont pas encore été inventés. La vérité, c’est qu’on n’en sait absolument rien. La seule chose que nous savons sur l’avenir est qu’il est incertain, qu’il sera complexe, et que ces futurs citoyens vont devoir affronter des problèmes que nous ne faisons qu’entrevoir. Que ce soit le réchauffement climatique, les crises migratoires, les inégalités croissantes, ou le développement de l’intelligence artificielle. La seule certitude que nous pouvons avoir est que ces futurs adultes vont devoir être capables d’acquérir des connaissances et des compétences tout au long de leur vie. Pour survivre, ils vont devoir être complémentaires des machines. Cela veut dire qu’ils vont devoir faire ce que les machines font moins bien que nous, cela veut dire être empathique, créatif, savoir coopérer. Face à l’incertitude et à la complexité, ils vont devoir chercher à apprendre, et apprendre à chercher.

Internet a tout changé. Le savoir est disponible gratuitement, accessible partout et tout le temps. La question n’est donc plus « Qui enseigne quoi à qui ? » mais « Comment apprendre à apprendre ? » Sugata Mitra cite l’écrivain Arthur C. Clarke qui lui dit : « Un enseignant qui peut être remplacé par un ordinateur devrait l’être ». 

Les enseignants que j’ai rencontrés l’ont bien compris : ils savent que leur rôle au XXIème siècle ne peut plus être le même, que l’enjeu de la relation entre enseignant et élève ne peut plus être la seule transmission des connaissances. De seuls détenteurs du savoir, ils doivent devenir des guides, des mentors, des médiateurs. Ils doivent garantir les conditions de l’apprentissage. Et donc, en premier lieu, donner, ou redonner, l’envie d’apprendre. C’est ce que fait Philippe, qui est directeur d’école dans l’Oise, quand il propose à un enfant qui a un peu perdu sa motivation de faire un exposé sur les Pokémons, qui est son domaine d’expertise, et quand il lui propose après un succès magistral de faire le prochain sur Napoléon Ier. Ces enseignants doivent aussi aider leurs élèves à développer leur esprit critique, à faire la différence entre un savoir et une croyance, entre une connaissance et une rumeur. C’est ce que fait Isabelle, enseignante dans la Drôme, quand elle utilise le reportage qu’une chaîne de télévision a réalisé dans sa classe – un reportage dans lequel il y a des erreurs et des raccourcis – et qu’elle l’utilise pour faire de l’éducation aux médias. Ces enseignants doivent aussi enseigner la coopération. C’est ce que fait l’équipe du collège Clisthène, à Bordeaux, en mettant en place des groupes de tutorat multi-niveaux dans lesquels des élèves d’âges différents s’entraident et discutent ensemble des problèmes de la vie au collège.

Dans les écoles que j’ai filmées, qui sont publiques et privées, de la maternelle au collège, situées un peu partout en France, on apprend à travailler de manière autonome.

On apprend à s’entraider, on apprend à ses camarades dans la matière où on en est capable et à demander de l’aide quand on en a besoin.

On apprend à gérer ses émotions, à prendre confiance en soi, à trouver sa place dans le groupe.

On apprend à prendre la parole en public, à argumenter, à respecter la parole de l’autre et à l’écouter.

On apprend la philosophie, dès le primaire.

On apprend la démocratie en décidant soi-même des règlements de la cour de récréation et on apprend évidemment à respecter l’environnement et à monter des projets citoyens, en groupe, en coopérant avec les autres.

Bref, on apprend à être citoyen de demain. Et comme le dit Constance, qui a dix ans, dans le film : « Même si on est tout petit, faut quand même essayer de faire quelque chose ».

Aux éventuels nostalgiques de l’estrade et de la blouse qui se seraient cachés dans cette pièce, même si je pense que c’est assez peu probable, à ceux qui pleureraient la disparition de l’autorité, je voudrais quand même rappeler que ce qu’on nomme aujourd’hui respect, c’était surtout de la peur. Dans les classes que j’ai filmées, il n’y a aucun problème de respect. Les enseignés et les adolescents adorent leurs enseignants et ils les respectent, justement parce qu’ils se sentent respectés et aidés par eux. Ils courent pour aller à l’école et, ne vous inquiétez pas, ils apprennent bien à lire, à écrire et à compter.

« Tout enseigné est enseignant. » Alors oui, au sens où nous avons tous quelque chose à transmettre, quelque chose à apprendre à l’autre, mais je doute que nous soyons tous capables d’exercer cette profession. Pour avoir passé un certain nombre de journées dans des classes, je suis à peu près sûre que la majorité d’entre nous ne tiendrait pas une semaine une fois confronté aux exigences du métier : motiver ses élèves, composer avec un groupe hétérogène, gérer les difficultés de chacun, les faire progresser tous, résister à la fatigue, sans compter qu’on leur demande toujours plus et qu’on ne leur dit absolument jamais merci.

Ces enseignants dont je vous parle, ce sont des gens comme Nolwenn, qui par ailleurs est aussi mère de cinq enfants, et qui s’est lancée il y a plus de dix ans avec son équipe dans un projet citoyen pour rénover l’école de ce petit village breton de 400 habitants, qui tombait en ruines. Personne n’y croyait. Aujourd’hui, les demandes affluent pour visiter l’école de Trébédan, designée par Matali Crasset avec l’aide des élèves.

Ce sont des gens comme Philippe, encore lui, qui compose chaque année une comédie musicale pour ses élèves et qui chante tous les jours avec eux. Et parfois, quand je parle avec Philippe le soir sur les réseaux sociaux, à 23h il me dit : « Je suis désolé, il faut que je te laisse, il faut que j’aille finir de préparer mes nouveaux projets pour mes élèves » : textes de loi pour la COP 21, marche pour le climat, recyclage, collecte de fonds pour aider une école au Sénégal… Parce que Philippe n’en a jamais assez, le vendredi soir après l’école, il est aussi prof de judo.

Isabelle, à Lorgues, me racontait la semaine dernière qu’elle avait acheté un ballon de fitness pour remplacer la chaise d’un élève qui ne tenait pas en place. Et cet élève lui a dit émerveillé : « T’as acheté ça pour moi, maîtresse ? » 

Florian, dans l’Aude, après avoir lu un livre de Bernard Collot a décidé qu’il ne pouvait plus continuer à enseigner comme avant. Il dit maintenant que son métier, qui était un métier alimentaire, est devenu un métier passionnant.

Véronique, à Boulogne, passe 3 mois à étudier un seul artiste avec des élèves de maternelle, des élèves qui ensuite emmènent leurs parents au musée pour leur apprendre ce qu’ils ont appris sur la vie et sur les œuvres de « Niki » – c’est comme cela qu’ils appellent Niki de Saint Phalle. Ils ont quatre ans.

Laurence, aussi, ma maîtresse à moi de CP à qui j’ai écrit il y a 3 mois parce que j’allais projeter mon film dans mon ancienne école, et que je voulais l’inviter. Je lui ai écrit pour lui dire qu’elle ne se souvenait sûrement pas de moi, mais que j’avais été dans sa classe au CP en 1991 et que j’adorerais la voir. Elle m’a répondu dans un email long comme le bras en me racontant la petite fille que j’étais il y a 27 ans. Il y a 27 ans. Depuis, elle a eu à peu près 900 élèves.

Je ne peux pas tous les citer. Il y en a tellement d’autres. Et il y a tous ceux bien plus nombreux que je n’ai pas eu la chance de croiser. Souvent, ces enseignants se sont formés à leurs propres frais, sur leur propre temps. Tous apprennent tous les jours, se questionnent, cherchent des solutions. Ils se définissent comme des chercheurs et ils aident leurs élèves à le devenir.

Trop d’enseignants en France se sentent seuls, mal formés, ni accompagnés ni soutenus. On doit changer cela, c’est indigne de la passion et de l’énergie qu’ils mettent à élever nos enfants.

La société d’aujourd’hui, est très différente de celle de mai 68, mais il y a quelque chose qui a très peu, trop peu changé : la façon dont on parle de la jeunesse. Quand on parle des jeunes, on dit encore qu’ils sont flemmards, analphabètes, insolents. Pour peu qu’ils aient eu la malchance de grandir dans un quartier populaire, alors là, ils sont délinquants, violents, voire radicalisés. On continue à voir les jeunes comme des enfants indisciplinés qu’on aurait besoin de faire rentrer dans le rang, qui ne savent rien, quand on devrait au contraire accepter le miroir qu’ils nous tendent et se servir d’eux pour interroger nos actes, nos certitudes, et même notre arrogance parfois.

Ce sont eux qui devront affronter l’avenir et les conséquences des actes des générations qui les ont précédés.

Ce sont eux aussi qui parfois nous montrent l’exemple et ont le courage de refuser ce à quoi nous nous sommes habitués.

Ceux qui portent aujourd’hui la lutte contre le port d’armes aux Etats-Unis pour éviter de nouvelles tueries de masse ont 17 ans.

Celles qui font la guerre à l’utilisation des sacs plastiques à Bali en ont 15.

Malala avait 11 ans quand elle a commencé à lutter pour le droit des filles à être éduquées au Pakistan. 

Ayons l’humilité de l’admettre : les adultes d’aujourd’hui n’ont pas les réponses aux questions de demain. Alors faisons leur confiance, et donnons leur confiance.

L’utopie d’une école où les élèves apprennent à apprendre, qui forme des individus qui soient autonomes, responsables, heureux, indépendants, n’en est pas une. C’est une réalité qui a un lieu, qui en a mille, qui en a même des milliers. C’est la réalité de ces écoles et de ces classes où les élèves tâtonnent et cherchent, ensemble. Où chaque élève prend confiance en lui, trouve sa place dans le groupe, apprend l’empathie et développe sa créativité pour devenir un vrai citoyen. 

Je ne suis pas experte. Je ne suis pas enseignante. Je ne suis plus enseignée depuis très longtemps. Je n’ai pas étudié les sciences de l’éducation. Je n’ai même pas l’expérience pratique qu’ont tous les parents. Mais je suis persuadée que pour faire de ces exemples une généralité, pour rendre cette réalité accessible à tous les enfants, on a besoin d’un vrai débat : un débat citoyen sur le rôle de l’éducation et sur le rôle de l’école au XXIème siècle, un débat sur l’école qui soit à la hauteur des enjeux, c’est à dire, en fait, un débat sur la société que nous voulons construire tous ensemble, chacun.

De « Tout enseignant est enseigné, tout enseigné est enseignant », nous devons passer à « Devenons tous apprenants ».

Je vous laisse avec la question qu’Amélie, qui est enseignante à Langon, et Sarah, enseignante à Beaulieu-sous-la-Roche, posent tous les jours à leurs élèves : « Et vous, qu’est-ce que vous avez appris aujourd’hui ? »

Merci.  


Judith Grumbach est la réalisatrice du documentaire Une idée folle (Ashoka France/Horizons Productions).


Photo : Judith Grumbach © Cedric Cannezza
Enregistrement : Ground Control

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