idées

« La tentation radicale » fracture le monde académique

Written by Anne Muxel, Olivier Galland et Olivier Roy | Apr 18, 2018 4:00:00 PM

Depuis sa sortie, l’enquête des sociologues Anne Muxel et Olivier Galland — La tentation radicale, enquête auprès des lycéens (PUF) — suscite la polémique. Menée durant trois ans auprès de 7 000 lycéens de 15 à 17 ans, l’étude est critiquée pour ses partis pris méthodologiques et les conclusions qu’elle formule. Selon elle, 32 % des musulmans sont « absolutistes », position qui consiste à penser sa religion comme seule détentrice de la vérité — contre 6 % des chrétiens et 1% des sans religions — et 20 % des musulmans déclarent « acceptable dans certains cas dans la société actuelle » de « combattre les armes à la main pour sa religion » — contre 9 % des chrétiens et 6,5 % des sans-religion.

Entretien croisé entre les auteurs de l’enquête et l’islamologue Olivier Roy, très critique de leur démarche.

Anne Muxel, quels principaux enseignements tirez-vous de cette enquête ? 

Anne Muxel : Nos résultats révèlent que les idées radicales touchent une proportion significative de la jeunesse : en matière politique, une radicalité de « protestation » — supposant une légitimation de la manifestation ou du blocage des lycées — s’est assez largement diffusée et concerne un lycéen sur deux tandis qu’une minorité — un lycéen sur cinq — est concernée par une radicalité de « rupture » caractérisée par une opposition frontale à la société et par l’acceptation de la violence politique.

La pénétration des idées radicales en matière de religion est moins forte dans l’ensemble de notre échantillon. Elle concerne une minorité de jeunes, quelle que soit leur confession. Néanmoins, elle apparaît plus significative parmi les jeunes de confession musulmane. Par exemple, l’absolutisme en matière de religion touche un tiers d’entre eux contre 5 % des chrétiens. Un sur cinq justifie la violence pour défendre sa religion (un chrétien sur dix).

Enfin, toute une partie de notre enquête a pu mesurer le degré de porosité de la jeunesse à certaines idées radicales en matière culturelle, et notamment concernant le rapport à l’information. La défiance envers les médias est massive et la pénétration des théories complotistes est importante. Par exemple, une majorité de lycéens met en doute l’attribution des attentats du 11 septembre 2001 à New York à Al Quaïda.

Olivier Roy, vous qui défendez une approche différente de la radicalité, quelle lecture faites-vous de ces résultats ?

Olivier Roy : Il y a bien sûr un fait établi : les jeunes d’origine musulmane se réclament plus volontiers de l’Islam sous toutes ses formes et tendent à mettre en avant leur croyance et appartenance face à l’institution scolaire. Les « chrétiens » sont beaucoup plus sécularisés : mais comme l’échantillonnage a privilégié les lycées à fortes populations musulmanes, et que ces lycées sont situés dans des lieux où l’on ne trouve presque pas de chrétiens qui vont à la messe, cela ne dit rien sur la place du religieux dans la situation française. On ne sait rien, par exemple, des jeunes lycéens qui défilent avec la Manif pour tous, même si démographiquement ils sont beaucoup moins nombreux que les musulmans revendiqués.

En lisant cette enquête on en apprend peut-être plus sur les présupposés de l’institution scolaire, qui sont repris sans distance par les enquêteurs : la norme c’est la laïcité, et toute opinion ou pratique qui met en cause la laïcité est antisociale et peut déboucher sur la violence. On savait l’institution scolaire profondément laïque : c’est pour ça qu’elle a été créée. On peut regretter que des sociologues professionnels adoptent sans distance l’idéologie officielle de l’institution sur laquelle ils enquêtent.

Olivier Galland, vous souhaitez réagir... 

Olivier Galland : Nous n’avons adopté aucune « idéologie », c’est un pur procès d’intention. En tout cas, les lycéens dans leurs réponses n’ont apparemment pas été particulièrement sensibles à une supposée idéologie laïque. Par ailleurs, nous avons dans notre échantillon des lycées à forte proportion de musulmans, mais c’est très loin d’être systématique ! Notre échantillon est diversifié, il comprend aussi des lycées de centre-ville et des lycées de zone rurale. Notre échantillon comprend 1 609 chrétiens et 1 753 musulmans, la comparaison est donc tout à fait possible. Par ailleurs, nous avons fait passer le questionnaire auprès d’un échantillon témoin représentatif de l’ensemble des 15-17 ans et on trouve 3 % d’absolutistes parmi les chrétiens et 26 % parmi les musulmans, soit le même rapport entre chrétiens et musulmans que dans l’enquête auprès des lycéens.

De vives critiques se sont abattues sur la méthodologie de l’enquête. Sont-elles justifiées ?

Olivier Roy : Oui. Jean Baubérot en a fait un relevé quasiment exhaustif dans Mediapart. Pour résumer, l’enquête est fondée sur un préjugé idéologique : ériger la laïcité française comme la norme. L’enquête démarre sur cette base explicitement : la radicalité est « un ensemble d’attitudes ou d’actes marquant la volonté d’une rupture avec le système politique, économique, culturel, et plus largement avec les normes et les mœurs en vigueur dans la société ». Or les normes et les mœurs ne sont pas définies, et surtout l’idée qu’il y aurait une homogénéité des mœurs et des convictions dans la société française est absurde. Le débat sur « balance ton porc », le mariage homosexuel ou la gestation pour autrui (GPA) partage bien la société française, et les musulmans n’y prennent guère part. Ou est-ce qu’on met Catherine Deneuve, l’évêque de Paris, Rémi Brague, Christine Boutin — qui fut quand même députée — ou Sylviane Agacinski dans la nomenclature des enquêteurs, car ces gens contestent bien ce qui se présente comme les normes — très nouvelles par ailleurs — de la société actuelle .

Par contre, toute critique émise par un jeune lycéen est alors vue comme un indice de radicalité et donc toute personne affirmant la vérité de sa foi est automatiquement classée dans le camp des contestataires. De plus ce sont des jeunes de 14-17 ans, un âge où on ne fait pas dans la nuance et où on aime bien provoquer. Or comme les jeunes répondent dans le cadre de l’institution — ils remplissent le questionnaire en classe, sous le regard l’administration — il est évident qu’ils en rajoutent. L’enquête ignore totalement cette dimension psychologique de l’ado face aux adultes.

D’autre part, les valeurs et normes de la laïcité ne sont jamais définies. Tolérance ? Mais justement l’enquête met en cause toute affirmation religieuse dans l’espace public. Féminisme ? « Balance ton porc » vise des personnes de toute religion et beaucoup de « laïcs ». Droit des homosexuels ? L’évêque de Paris et la Manif pour tous sont alors eux aussi rejetés dans la radicalité virtuelle.

D’autre part, l’enquête ne comprend rien à la religion : pour tout croyant, surtout ceux qui font un retour à la pratique, ou qui brandissent leur foi comme manière de s’affirmer et de s’émanciper par rapport à la norme dominante, la religion c’est la Vérité par définition — elle est au-dessus de la science. L’Église catholique a mis longtemps à ajuster la vérité théologique et la vérité scientifique. Ces jeunes-là n’ont pas la formation religieuse pour bien comprendre leur religion, donc ils la traduisent en slogan, avec d’autant plus de plaisir que ça va faire grincer les dents du proviseur.

Mais exiger du croyant qu’il accepte le relativisme est absurde. Par contre le problème est de penser l’ordre des vérités : c’est justement ce que l’école est censée faire, mais elle le fait sur le mode de l’exclusion des autres absolus et non sur celui du débat. On ne peut pas à la fois incriminer la religion et la rejeter du débat.

Olivier Galland : Encore une fois, nous n’adoptons aucune idéologie et il nous semble que c’est plutôt Olivier Roy qui en est pétri dans l’attaque enflammée qu’il fait de notre étude. Et manifestement, Olivier Roy ne connaît pas les travaux européens sur les valeurs qui montrent qu’il y a bien dans les sociétés européennes et en France, des normes dominantes. Ce n’est pas un jugement idéologique, c’est un fait. Ces normes ressortissent à ce que Gérard Grunberg et Étienne Schweisguth ont appelé le libéralisme culturel. Tout le monde ne le partage pas bien sûr, mais il s’étend et domine largement aujourd’hui notamment dans les jeunes générations. La sécularisation est une autre évolution forte qui l’accompagne. Nos résultats montrent que les jeunes musulmans sont à rebours de ces évolutions ; ainsi le relativisme en matière religieuse est totalement dominant parmi les jeunes chrétiens — en réalité très proches des jeunes sans religion —, alors que c’est l’inverse chez les jeunes musulmans. C’est un résultat qu’Olivier Roy semble tout simplement refuser de voir.

Par ailleurs, Olivier Roy use et abuse des arguments d’autorité — on ne comprendrait rien à la religion. Le véritable débat scientifique ne réside pas dans ces jugements à l’emporte-pièce, mais dans la confrontation des résultats. Dans notre livre, tout est mis sur la table : nos résultats bien sûr, mais aussi nos méthodes d’enquête, la façon dont nous avons construit nos questions et indicateurs. S’il conteste nos résultats, qu’Olivier Roy apporte les siens, ainsi que ses enquêtes, ses proches échantillons, sa méthode. On pourra alors discuter sérieusement et sortir des procès d’intention.

De manière générale, que répondez-vous à l'ensemble de ces critiques ?

Anne Muxel : Tout travail mérite d’être critiqué. Mais toute critique se doit d’être fondée sur une lecture correcte des résultats produits et non sur des a priori accusateurs. Notre étude a pour intérêt de présenter des données inédites, sur un sujet difficile et particulièrement sensible au vu des débats qui traversent la société française d’aujourd’hui. Nous avons travaillé avec toute la rigueur scientifique propre à notre déontologie de chercheur. Nous avons suivi une démarche empirique des plus classiques en sociologie où l’enquête de terrain, combinant à la fois l’approche quantitative et l’approche qualitative, permet d’éclairer et de comprendre les phénomènes sociaux. Ce travail reste exploratoire, et il faut le prendre comme tel. Il est une contribution aux études sur la radicalité et invite évidemment à approfondir certaines pistes ouvertes par ses résultats.

Olivier Galland : Il y a beaucoup de mauvaise foi dans ces critiques et parfois de la désinformation. En gros, on nous reproche d’avoir mené « une étude à charge contre l’Islam ». C’est absurde, car notre enquête est comparative, nous avons interrogé des jeunes de toutes croyances, et nous l’avons donc fait en posant des questions religieusement neutres, c’est-à-dire qui ne sont pas orientées vers une religion particulière. Si notre enquête était menée aux États-Unis où se trouve une minorité significative de protestants créationnistes, il est certain qu’ils auraient répondu aux questions sur l’anti-relativisme religieux et sur le primat de la religion sur la science, dans le même sens qu’une partie des jeunes musulmans et auraient donc appartenu au même groupe des absolutistes religieux. Le fait est que ce type de chrétien absolutiste ou fondamentaliste est extrêmement minoritaire en France. C’est ce que montre d’ailleurs l’enquête témoin auprès d’un échantillon représentatif qui a accompagné l’enquête auprès des lycéens. Je crains que derrière ces critiques se cachent en fait des préjugés idéologiques qui débouchent sur une cécité sociologique.

À rebours d’autres travaux, vous affirmez que « l’effet  Islam » explique mieux la radicalité que des facteurs socio-économiques. Mais pour fonctionner, une religion ne doit-elle pas entrer en résonance avec des attentes, des pratiques et des besoins sociaux préexistants ? 

Anne Muxel : Constater l’effet propre du facteur religieux n’oblitère pas l’importance des facteurs contextuels culturels et sociaux qui pèsent en amont sur les conditions de socialisation des jeunes que nous avons interrogés. Nos résultats montrent d’ailleurs l’impact du sentiment de discrimination ou encore du niveau d’intégration scolaire sur la tentation radicale. Grâce aux effectifs importants dont nous disposions dans l’enquête et aux traitements statistiques réalisés, nous avons pu hiérarchiser le poids de tous ces facteurs sur la pénétration des idées radicales au sein des différents segments de la jeunesse pris en compte par l’enquête. Et dans cette hiérarchisation, le facteur religieux apparaît bien prévalant dans le cas des lycéens se déclarant de confession musulmane. En effet, quelle que soit l’origine sociale de ces jeunes musulmans, leur optimisme ou pessimisme vis-à-vis de l’emploi, leur degré de difficultés scolaires, on constate un effet fort de leur système de croyances.

Olivier Galland : C’est la première fois en France que l’on réalise un traitement statistique, que nous estimons rigoureux, sur le poids des différents facteurs pouvant être associés à l’adhésion à des idées radicales. C’est important de le faire, car les travaux qualitatifs sur petits échantillons ou monographiques, qui apportent des informations et des éléments d’interprétation extrêmement précieux ne permettent pas de trancher sur le poids respectif de ces différents facteurs. On le voit bien d’ailleurs avec les polémiques qui ont opposé certains de ces chercheurs qui défendent des thèses diamétralement opposées. Nous ne prétendons évidemment trancher définitivement, mais nous pensons apporter des éléments sérieux au débat.

Ce que permet notre travail qui est tout à fait classique en sociologie quantitative, c’est de mesurer l’effet d’un facteur en contrôlant successivement l’effet d’autres facteurs. En effet, on peut penser que derrière l’effet intrinsèquement religieux, entrent en jeu d’autres facteurs qui sont soit de nature socioéconomique (l’exclusion ou la pauvreté), soit de nature discriminatoire (le sentiment d’être traité de manière injuste en raison de certaines caractéristiques personnelles), soit de nature identitaire (le sentiment d’appartenir à un groupe minoritaire en butte à l’hostilité du groupe majoritaire). Lorsque nous réalisons ces contrôles, nous constatons que dans notre échantillon l’effet économique ne joue pas et que les sentiments discriminatoires et de malaise identitaire exercent bien un effet, mais qui ne diminue que modérément l’effet propre de l’appartenance à l’Islam qui reste l’effet majeur concernant l’adhésion à ce que nous avons appelé l’absolutisme religieux. C’est un peu moins vrai concernant la justification de la violence religieuse. À ce sujet, nous trouvons, ce qui est un résultat inédit, que la tolérance à l’égard de la violence et de la déviance dans la vie sociale ordinaire est un prédicteur fort de la justification de la violence religieuse. 

Olivier Roy, vous considérez pour votre part que la radicalisation préexiste à l’islamisation et qu’on observe, de ce fait, une « islamisation de la radicalité ». N’est-ce pas là une forme de cécité sur le rôle spécifique que joue l’Islam dans la radicalisation de certains jeunes ? 

Olivier Roy : L'islamisation de la radicalité suppose justement que l’Islam puisse être le vecteur de la radicalité. Il faut être soi-même aveuglé par les préjugés pour considérer que la formule exonère l’Islam ou bien comme l’a dit Laurent Wauquiez dans son discours que, selon moi,  l’Islam n’est pour rien dans la radicalité. L’Islam est devenu aujourd’hui, chez beaucoup de jeunes (pas tous, car on aussi les zadistes et sur un mode plus mineur, la France insoumise) le répertoire même de la révolte. Ce que je veux dire c’est que cette radicalisation ne prend pas son point de départ dans une radicalisation théologique de type salafiste. Les jeunes utilisent l’Islam à plusieurs niveaux : un niveau identitaire, un niveau contestataire et un niveau spirituel (ce que les enquêteurs ignorent totalement puisque pour eux la bonne religion est celle qui ne soit pas visible et donc sur laquelle on ne peut rien dire) : et ce que les lycéens contestent c’est effectivement l’ordre scolaire. Ce type de contestation n’a rien de nouveau — 1968 ça ne vous rappelle rien ? Comme cet ordre est défini explicitement par les porteurs d’autorité comme l’ordre laïque, on lui oppose un ordre religieux.

Mais qu’y a-t-il derrière ? À la fois comme savoir de l’Islam (très faible, mais comme les enseignants ne veulent pas ou ne peuvent pas aborder la question religieuse, ils n’ont d’autres choix que de rejeter le message que l’élève fait passer à travers des affirmations brutales qui utilisent la religion). On ne discute plus dans les lycées : on oppose la vérité laïque à ce qu’on croit être une vérité religieuse, qui n’est souvent que l’expression du malaise et de la révolte des jeunes.

Si on poussait à peu plus loin on verrait que l’encadrement religieux de ces jeunes est très faible, que peu de ces jeunes vont vraiment à la mosquée (sinon celles-ci seraient pleines à craquer) et que dans leur vie en dehors du lycée, la vraie vie, ils sont bien loin de suivre les préceptes de l’Islam. Il suffit d’écouter les imams (et les mères de famille). Mais on n’écoute que les proviseurs.

Les lycéens musulmans forment-ils une « jeunesse à part » comme le prétend l’enquête ? 

Anne Muxel : Notre enquête montre que le cadre de la socialisation familiale des lycéens musulmans se caractérise par une forte religiosité ainsi que par une dominante politique plus favorable à la gauche qu’à la droite. Comparés aux autres segments de la jeunesse, au sein desquels la réalité de la sécularisation est avérée, ils apparaissent davantage arrimés au socle d’interprétation et de prescription de leur religion.

Olivier Galland : Effectivement, il est frappant de constater que les jeunes musulmans que nous avons rencontrés sont à rebours de la tendance à la sécularisation qui a gagné l’ensemble de la jeunesse française. Nous ne portons évidemment pas de jugement de valeur à ce sujet, mais nous en faisons le constat. Cela a également un impact sur les valeurs auxquelles adhèrent ces jeunes et qui semblent très éloignées du « libéralisme culturel » qui domine aujourd’hui dans la société française. Un exemple parlant concerne l’attitude à l’égard de l’homosexualité (question très emblématique du libéralisme culturel) : une forte majorité de jeunes musulmans considère qu’il ne s’agit pas d’une manière normale de vivre sa sexualité.

Olivier Roy : Il suffit de regarder le nombre de convertis ou de ménage mixte dans chacun des groupes radicaux pour voir qu’il n’y a pas les musulmans et les autres. Cela vient aussi de ce que les auteurs ne prennent pas en compte les écoles confessionnelles juives ou catholiques, où l’on trouverait aussi une jeunesse à part. Les musulmans vont à l’école publique : il n’y a pas dix écoles confessionnelles musulmanes en France. D’autre part il n’y a pas que les musulmans à se situer dans une rupture critique avec le système scolaire (j’entends par là ceux qui ne prennent pas comme allant de soi le discours normatif des enseignants) : la théorie du complot, la radicalité politique touchent tout le monde. Autant que je sache les jeunes qui occupent leurs lycées ou leur fac aujourd’hui (donc ceux qui allaient au lycée hier) ne sont pas particulièrement musulmans : on retrouve ici une confusion permanente dans l’enquête entrée radicalité politique et radicalité religieuse.

Anne Muxel : Il ne faut pas tout mélanger. Il n’y a rien de commun entre la radicalité politique et la radicalité religieuse, nous le disons dans notre livre. La radicalité politique est effectivement surtout le fait de jeunes qui ne sont pas musulmans. Nous sommes bien d’accord là-dessus. Et alors ?

Cette étude est accusée par certains d’entraîner une validation de préjugés islamophobes. Redoutez-vous l’usage politique qui peut en être fait ? 

Anne Muxel : Malheureusement, ces dérives n’existent que trop et paralysent hélas toute possibilité de débat. Nul n’est à l’abri d’être instrumentalisé et récupéré par les uns et par les autres. Mais les chercheurs ne sont pas sur ce terrain. Le but du chercheur lorsqu’il se penche sur une religion ou un autre phénomène culturel et social n’est pas d’être pour ou contre, mais de donner à voir ces phénomènes à l’état brut. Notre travail scientifique privilégie « l’éthique de responsabilité » sur « l’éthique de conviction ».

Olivier Roy : Ce n’est pas la question. Une bonne méthodologie ne s’occupe pas de savoir quel va être l’impact de ses découvertes. La responsabilité sociale du chercheur n’est pas d’offrir une image rassurante et consensuelle de la société ; mais elle est de s’assurer de la base scientifique de cette même recherche et d’en assumer les défauts et insuffisances au lieu de claironner dans les médias qu’on dit enfin le vrai contre le politiquement correct. Une mauvaise méthodologie risque non seulement d’accroître les préjugés, mais surtout de discréditer le savoir scientifique. La connivence des auteurs de l’enquête avec l’administration scolaire est étonnante. On doit réfléchir sur les prémisses d’un travail et donc sur tous les préjugés conscients ou inconscients qui président au départ de l’enquête. Sinon on nourrit la critique des sciences sociales comme sciences de l’ordre social.

Olivier Galland : Le propos d’Olivier Roy est insultant et met en cause notre honnêteté intellectuelle. Que veut-il dire par « connivence des auteurs de l’enquête avec l’administration scolaire » ? Nous accuse-t-il d’avoir vendu notre âme de chercheur ? Il ne faut pas confondre débat contradictoire et diffamation unilatérale. En ce qui concerne la certitude de détenir la vérité, il se pose là. Pour notre part nous avons mené une recherche sérieuse, dépassionnée qu’Olivier Roy caricature de manière grossière. Ce n’est pas ainsi qu’un débat scientifique fécond et utile pour l’ensemble de la société peut être engagé.

Propos recueillis par Pierre Natnaël Bussière

 

Anne Muxel, Olivier Galland, La tentation radicale, PUF464 pages, 23 euros.

 

 

Photo (de gauche à droite) : Olivier Galland (© DR), Anne Muxel (© www.lyonne.fr) et Olivier Roy (DR/Chronik.fr)