Exilé soudanais, son premier mot appris en français est « dégage »

Exilé soudanais, son premier mot appris en français est « dégage »

Marguerite Stern travaille auprès des mineurs isolés étrangers et des demandeurs d'asile à Marseille. Elle témoigne.

Je m'appelle Marguerite Stern et j'ai 27 ans. Comme tout le monde, j'ai eu plusieurs vies. J'ai grandi adolescente au milieu des volcans d'Auvergne. À mes 18 ans, je suis partie étudier à Paris, je suis devenue activiste Femen, j'ai donné des cours de français dans la jungle de Calais, et aujourd'hui je travaille avec des mineurs isolés étrangers à Marseille. Des exilés.

Cela commence à faire un moment que je côtoie des exilés. Avant dans un cadre militant, maintenant dans un cadre institutionnel. Je ne me suis toujours pas habituée au traitement qui leur est réservé. Je ne comprends pas.

Il y a cet adolescent de 14 ans qui vient d'un petit village en Éthiopie, il est parti parce qu'il n'y avait plus rien pour lui là-bas, plus de maison, plus de famille. Aujourd'hui il dort Porte de la Chapelle, dans un centre d'hébergement pour mineurs « gardé » par des CRS armés de fusil d'assaut.

Il y a ce demandeur d'asile afghan qui a fui les talibans et qui attend que sa procédure de recours soit enfin examinée par la CNDA (Ndlr : Cour Nationale du Droit d'Asile). Ça fait deux ans qu'il est en France et il ne sait toujours pas s'il va pouvoir rester. Il vit avec 200 euros par mois et n'a pas accès à la scolarité tant que sa demande d'asile n'a pas abouti. Il n'a pas le droit de travailler non plus. Alors il attend, mais deux ans d'attente c'est long, ça vous laisse le temps de bien ruminer. 

Il y a cette adolescente nigériane qui a été forcée à se prostituer à son arrivée en Italie.

Il y a ce petit Tunisien de 13 ans que j'ai croisé à Marseille. Il avait le visage défait d'un enfant en errance. Il dort dans la rue en attendant d'être pris en charge dans un foyer. Ici, les mineurs ne peuvent pas faire appel au 115, aucune solution d'hébergement d'urgence ne leur est proposée. Ils doivent s'inscrire sur une liste auprès d'une association locale, et patienter quelques semaines. Ils sont plusieurs dizaines dans cette situation.

Il y a ce groupe d'Érythréens qui dort dans des tentes à Calais. Ils voudraient passer de l'autre côté de la Manche parce qu'ils parlent déjà anglais et qu'ils ont de la famille là-bas. Aussi, il paraît que l'Angleterre accepte toutes les demandes des Soudanais. Tous les matins, ils se réveillent avec de la lacrymo plein leurs vêtements. Ils se sont déjà fait passer à tabac plusieurs fois par les flics. Il y en a même un qui s'est fracturé le tibia en essayant de leur échapper. Ils essayent de traverser par l'autoroute, d'autres se cachent dans des ferries ou s'accrochent à des trains, mais c'est devenu de plus en plus difficile de passer. Il y a de plus en plus de policiers, de plus en plus de chiens, de plus en plus de barbelés. L'un d'eux m'a raconté qu'un jour une femme s'est éventrée en tentant de franchir un mur en barbelés.

Il y a cet ami soudanais qui me racontait que le premier mot qu'il avait appris en français c'est « dégage ». Ça c'est un cadeau des flics de Calais, et c'est bien connu.

Il y a cet adolescent guinéen qui vient d'avoir 18 ans et qui doit absolument trouver une formation qualifiante s'il veut continuer à être pris en charge encore quelques mois par l'Aide Sociale à l'Enfance. Sauf que le problème c'est qu'il n’arrive pas à tenir un projet. Il n’arrive pas non plus à dormir la nuit, il a tout le temps des images de trucs horribles qui lui sont arrivés, qui défilent dans sa tête. Il fait partie de ceux qui ont développé des troubles psychiatriques suite à un traumatisme lourd. Il lui faudrait un meilleur suivi, quelque chose de plus contenant, de plus adapté, mais le problème c'est qu'il ne rentre dans aucune case.

Il y a Ousmane, que nous avions hébergé quelques mois avec des amies. Ousmane est arrivé en France à l'âge de 16 ans. Tout ce qu'il voulait c'était aller à l'école et apprendre à lire. Il l'a fait. Aujourd'hui il est en train de passer un CAP dans le domaine de la sécurité. Il a trouvé un patron bien, quelqu'un qui a décidé de le prendre sous son aile et qui lui a promis de l'embaucher quand il aurait son diplôme. Mais il n'a toujours pas de nouvelles de son titre de séjour et ça l'angoisse vachement.

Il y a ce jeune homme kurde de Turquie en situation irrégulière. Il vient d'un petit village en Anatolie. L'armée d'Erdogan a tué une bonne partie de sa famille. L'OFPRA (Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides) a refusé sa demande d'asile, et il a raté le délai pour demander un recours auprès de la CNDA, une affaire de quelques jours. Il passe ses journées à travailler sans contrat sur des chantiers et il squatte chez un ami. Il a peur qu'un jour la police l’attrape. Il est déçu, il ne pensait pas qu'en France il allait se sentir traqué comme en Turquie.

Du coup, c'est vrai que quand je lis « Macron dans un centre de migrants » sur BFM, j'ai l'impression qu'on pourrait dire « Toto à la foire des curiosités », ça serait pareil. Ces gens sont les même que ceux qui sont esclaves en Libye. Ce sont des héros. Pourquoi seraient-ils des « migrants » quand ils viennent chez nous, et nous des « expats » quand nous allons chez eux ? Tout cela n'a pas de sens, les discours de nos politiques sont vides. Il y a des gens en train de crever de froid, de faim et de honte sur nos trottoirs ou dans des camps. Il y en a d'autres qui patientent dans des hébergements parfois plusieurs années, sans qu'on leur donne aucune place dans la société. Il y en a qui développent des troubles psychiatriques graves sans être pris en charge. Il faut les aider, il faut agir, vite.

Photo : Loïc Venance / AFP