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Tectonique des places

Written by Sofi Oksanen | May 5, 2018 3:21:00 PM

Née dans une famille finlando-estonienne à une époque où l’Europe était divisée par le rideau de fer et où l’un de mes pays d’origine était toujours sous occupation soviétique, j’ai longtemps été plus sensible aux différences entre l’Est et l’Ouest qu’aux caractéristiques communes à toute l’Europe. Ce n’est qu’en voyageant hors de nos frontières que j’ai pu porter un regard extérieur sur notre continent et sur l’européanité en moi.

Les places me semblaient être un élément évident de la culture citadine jusqu’au jour où, il y a quelques années, je suis allée à Medellín, surtout connue en Europe pour être le berceau du cartel de Pablo Escobar. Pendant ma visite, la ville célébrait un jalon remarquable : cinq cents jours sans un seul meurtre. Pour cette évolution positive après les guerres de la drogue, les louanges s’adressaient au nouveau maire de la ville, Aníbal Gaviria. L’une de ses réformes essentielles avait consisté à aménager des places publiques dans les zones résidentielles où elles manquaient. Sur les collines, en effet, des zones d’habitation s’étaient formées sans aucun plan d’urbanisme, la guerre de la drogue ayant poussé les gens à s’y mettre à l’abri. L’atmosphère de peur était alimentée par l’absence d’espaces publics : les voisins ne se connaissaient pas et il n’existait pas de lieux de rassemblement. Les places ont alors rapproché les gens et les ont remis en confiance. De même, les transports en commun étaient absents sur les collines, de sorte que les familles qui s’y étaient réfugiées ne pouvaient pas envoyer les enfants dans les écoles de la ville, et que les étudiants ne pouvaient pas se rendre à l’université. Grâce à l’amélioration des voies de communication, la nouvelle municipalité a donc sécurisé aussi l’avenir en garantissant la continuité des études, facilitant par la même occasion les déplacements pour travailler en ville.

L'agora, lieu de rencontre

Les États-Unis, quant à eux, m’ont ouvert les yeux sur le privilège que peuvent constituer les transports en commun, également dans des pays qui ne sont pas confrontés aux mêmes problèmes que la Colombie. Après quelques mois passés aux États-Unis, ce qui m’a le plus manqué était la possibilité de marcher d’un endroit à l’autre ou de sauter dans un métro ou un tramway. Là-bas, ce n’est concevable que dans les grandes villes, qui ne sont pas si nombreuses sur l’ensemble du territoire. En Europe, nous serions bien incapables d’imaginer une culture citadine sans un réseau de transports en commun – dont les jonctions, d’ailleurs, sont souvent les places et esplanades. Les places se présentent à nous comme des symboles d’ouverture faciles d’accès. C’est la raison pour laquelle certains ont pu chercher à y empêcher les rassemblements, y compris en Europe – et pour cause, si le régime n’est pas favorable à la démocratie.

Dans la Grèce antique, l’agora, la place du marché, était un lieu ouvert de rassemblement et de commerce, centre de la vie économique, administrative et sociale, ainsi que de l’exercice de la justice. La plus importante était celle d’Athènes, fréquentée notamment par de nombreux philosophes, tels Socrate, Aristote et Platon, comme lieu de rencontre et d’enseignement. On se réunissait sur l’agora pour discuter de politique, et c’est là que fut développée la démocratie, ce « pouvoir du peuple » qui deviendrait plus tard le régime le plus apprécié en Europe.

Le mot grec désignant la place du marché a laissé diverses traces dans nos langues modernes. En Finlande, il n’est pas rare que des établissements universitaires soient appelés Agora, et le premier grand centre commercial du pays, Forum, tient son nom du mot latin équivalent. Les espaces publics communs font partie de chaque ville européenne, et le droit de s’y rassembler demeure un pilier de la démocratie, son symbole même. Mais si ce droit va de soi depuis longtemps en Europe de l’Ouest, ce n’est pas le cas à l’Est.

Scènes de soulèvement

Si la république d’Estonie fête cette année son centenaire, le recouvrement de l’indépendance après l’occupation soviétique ne se produisit qu’à la chute de l’URSS. Sous l’occupation, les protestations publiques étaient impossibles et l’actuelle « place de la Liberté » à Tallinn changea de nom au gré des occupants, s’offrant ainsi aux mises en scène du pouvoir qui ne racontaient que des histoires conformes à la propagande. La résistance devait se faire en cachette, et les véritables idées ne s’échangeaient qu’entre gens de confiance. Il fallut attendre la perestroïka pour que les citoyens puissent exprimer leur opinion, et le premier rassemblement protestataire public depuis le début de l’occupation soviétique eut lieu dans un parc, le Hirvepark de Tallinn, en 1987. Quelques années plus tard, l’Union soviétique se disloquait et l’Estonie recouvrait son indépendance, portée par les vents favorables des expressions d’opinion.

Les manifestations qui se déroulèrent sur les places, esplanades et autres espaces publics dans le cadre des révolutions de velours en Europe de l'Est permirent la chute du rideau de fer et contribuèrent à libérer de nombreux pays du joug de l'oppression.

Ces dernières années, nos places, nos espaces communs accessibles à tous, se sont trouvés au cœur de deux types d’actions : en Europe de l’Est, des manifestations massives s’y sont déroulées contre les agissements de gouvernements corrompus ; à l’Ouest, ces mêmes lieux ont été la cible d’attentats terroristes meurtriers, inspirés ou organisés par l’EI. Cette fois, ce n’étaient plus seulement les trains, les bars, les places ou les aéroports qui étaient visés, mais toute la culture occidentale moderne, fondée sur l’ouverture, sur la liberté d’expression et de rassemblement. Le droit de disposer d’un espace public sûr et de s’y rassembler est la moelle de l’Europe d’aujourd’hui, de même que le droit à des transports en commun adéquats pour s’y rendre. L’évolution de la Chine, ces derniers temps, nous rappelle aussi qu’il ne faut pas sous-estimer ces droits précieux mais les chérir. En ce printemps, la Chine met en œuvre des restrictions selon lesquelles les citoyens mal notés n’auront pas le droit, par exemple, d’acheter des billets de train ou d’avion. Les mauvais « points sociaux » dépendent aussi bien des paroles ou des achats que des actes, faciles à surveiller sur le web.

Le démantèlement d’un empire comme l’Union soviétique est un processus lent, et son héritage pèse toujours sur l’évolution démocratique de beaucoup de pays d’Europe de l’Est. En 2015-2016, en Moldavie, la ville de Chișinău a connu une série de manifestations au cours desquelles plus de 30 000 personnes se sont rassemblées sur la grand-place, un chiffre record de mémoire d’homme. L’insatisfaction s’inscrivait dans le contexte d’une fraude flagrante qui avait fait disparaître plus de 900 millions d’euros dans le système bancaire du pays. En novembre 2013, les Ukrainiens commencèrent la révolution connue sous le nom d’Euromaïdan sur la Maïdan Nézalejnosti à Kiev, la « place de l’Indépendance », et renversèrent le président corrompu Viktor Ianoukovitch. Si le pays est toujours en guerre contre les séparatistes soutenus par la Russie, cette révolution est tout de même parvenue à éradiquer la corruption avec plus de succès que jamais depuis l'indépendance ; et, dans le cas où l'évolution ne serait pas satisfaisante, les gens sont prêts à remonter sur les barricades de la place de l'Indépendance, qui était déjà la scène principale des soulèvements populaires précédents. Nos places et nos esplanades sont donc toujours des forums de la démocratie, ses chiens de garde, au même titre que la presse.

Autodafés nazis

La gestion des espaces publics en dit long sur qui prend les décisions et sur quelles sont les règles ; c’est pourquoi les places et esplanades de chaque pays témoignent aussi des côtés sombres de l’histoire de l’Europe, et ce depuis la chasse aux sorcières. La place berlinoise connue aujourd’hui sous le nom de Bebelplatz fut le décor des autodafés de l’Allemagne nazie en 1933, lorsque les livres y furent empilés pour être brûlés, notamment ceux de l’Institut de sexologie qui avait son siège à côté. Aujourd’hui, une œuvre d’art de Micha Ullman y commémore l’événement : sous une dalle vitrée, les passants peuvent apercevoir une bibliothèque aux étagères vides. L’ensemble mémoriel d’Ullman comporte aussi une plaque en cuivre où est gravée une phrase de Heinrich Heine datant de 1820 : « Mais ce n’était qu’un prélude. Là où l’on brûle les livres, on finit par brûler les hommes. » Ces paroles de Heine sont un avertissement pour les générations futures, et la vie de la place reflète la situation du pays dans le présent et dans l’avenir. Là où les gens n’osent pas se réunir en public, la démocratie va mal. Là où les gens ne se hasardent pas à exprimer leur opinion ouvertement, c’est la peur qui gouverne. Là où la libre circulation des personnes dans leur propre pays est entravée, c’est que le peuple est craint.

Traduit du finnois par Sébastien Cagnoli.

Illustration : Sofi Oksanen © Francesca Protopapa pour Le Nouveau Magazine littéraire
Photo : Place de la République, Paris © BENJAMIN CREMEL/AFP