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Les Tartuffe de l'Europe n'auront pas le dernier mot

Written by Pascal Durand | Feb 17, 2018 11:48:14 AM

Il est peu probable que les 368 députés européens qui, lors d’un vote solennel au Parlement européen le 7 février, ont rejeté la création des listes transnationales pour les futures élections européennes aient lu l’ouvrage d’Albert Hirschman Deux siècles de rhétoriques réactionnaires. Pourtant, ils ont appliqué à la lettre ses théories. L’économiste américain y décrypte les argumentaires utilisés par les forces conservatrices pour s’opposer à tout progrès social ou politique. Invariablement, observe-t-il, ces forces dénigrent chaque avancée en raillant son inanité, son effet pervers ou le recul qu’elle engendrerait.

Le plus remarquable, c’est que ce dernier vote n’est pas simplement le fruit d’une coalition des xénophobes, des eurosceptiques et des nationalistes de tous bords, mais bien la jonction d’une droite prétendument pro-européenne avec ceux qui veulent entourer leurs frontières nationales de murs et de barbelés et brise l'Union. Sans le moindre sentiment de honte ou de contradiction, ceux qui, jour après jour, au nom de la liberté du commerce et de la libre concurrence, s’affranchissent des frontières nationales pour que circulent librement finance, biens, services ou travailleurs, n’hésitent pas à les renforcer, dès lors qu'une avancée démocratique menacerait leurs petites boutiques.

La disparition des 73 sièges britanniques en mars 2019 offrait pourtant l’opportunité, sans porter atteinte aux représentations nationales, de créer des listes transnationales pour les élections européennes. Ces listes, qui dépasseraient les frontières, auraient permis à des mouvements européens de défendre un programme et un projet identiques dans tous les pays de l’Union. Indépendamment des nationalités de celles et ceux qui les portent. Il s’agissait de faire écho, par cette circonscription commune, à l’espace unique continental à l’échelle duquel peuvent se résoudre les problématiques climatique et environnementale, de santé, d’alimentation, d’énergie, de mobilité, d’industrie, du numérique ou de diplomatie. N'est-ce pas à cet échelon que les multinationales opèrent ? Y a-t-il un ressort pour établir des régulations fiscales et financières ? À ce niveau, chacun le sait ou le devine, pourraient être mises en place les mesures sociales et de solidarité, ainsi que l’accueil digne de millions d’êtres humains qui fuient souffrance, misère et persécution.

On pouvait s'attendre à un vote d'enthousiasme

Il s’agissait d’un premier pas, symbolique mais réel, vers la construction d’un parlement directement représentatif d’une Europe politique. C’est-à-dire d’une communauté originale, au delà de la simple addition des nations qui la compose. Les listes transnationales faisaient sauter les verrous de l’exclusivité de la représentation politique nationale, souvent obsolète et discréditée. Elles obligeaient des mouvements de toute l’Europe à se fédérer pour repenser un destin commun et se réapproprier un imaginaire collectif. Dès lors que les groupes politiques « pro-européens » sont très largement majoritaires au Parlement européen, on pouvait s’attendre à un vote d’enthousiasme, d’autant plus facile à accepter que la modification, de portée réduite, concernait moins de 5 % du futur Parlement.

C’était sans compter sur les calculs bassement politiciens et tactiques de ceux qui, loin de leurs beaux discours fédéralistes, veulent surtout que rien ne change. La droite détient la présidence des trois institutions européennes – le Parlement, la Commission et le Conseil européen – et ça lui va très bien. L’arrivée sur la scène européenne d’Emmanuel Macron, qui n’est pas issu de ses rangs et entend faire bouger les lignes de cette Europe réactionnaire, lui fait peur. Comme lui font peur la prise en compte des initiatives citoyennes ou l’émergence de nouveaux mouvements citoyens en Europe.

Que l’Europe de la coopération, de la solidarité, de l’humanisme – pourtant ses valeurs fondatrices – se délite, que l’Europe sociale et démocratique peine à se construire, que les citoyennes et citoyens européens ne se sentent ni entendus, ni représentés par les institutions, tout cela ne remettra pas en cause les politiques de ceux qui ont fait main basse sur la belle idée d'union. Leur objectif, derrière les mots creux qu'ils agitent : préserver la prééminence d’une Europe bâtie sur la primauté des États et la défense de leurs intérêts nationaux.

Cette droite a désormais l’Europe honteuse, et ses élus soutiennent Orbán en Hongrie, Berlusconi en Italie ou Wauquiez en France. Pour contrer le principe des listes transnationales, leur rhétorique réactionnaire s’est mise en place pour dénoncer, comme toujours, la construction d’une Europe soi-disant élitiste, qui ferait monter les populismes, qui éloignerait les élus des citoyens et créerait deux catégories de députés, celles et ceux élus au niveau européen et les autres au niveau national. En résumé, ces listes auraient augmenté le déficit démocratique européen. Paroles d'experts !

Ce fidèle déroulé des principes décrits par Hirschman résonne comme un lointain écho de l’argumentation des députés élus au suffrage censitaire qui, il y a deux siècles, disqualifaient les défenseurs du suffrage universel ou du droit de vote des femmes. Ces arguments, pourtant, ne résistent pas à l’examen. En effet, les élus européens doivent pouvoir défendre l’intérêt général européen indépendamment de leur nationalité ou du territoire sur lequel ils sont élus. En proposant un projet politique pour toute l’Europe, ils ne seraient pas plus « éloignés » des électeurs et des électrices, mais singulièrement plus proches, par une nouvelle légitimité.

L’ « élitisme européen », cyniquement dénoncé par la droite, est avant tout celui d’une Commission et d’un Conseil qui ne rendent de comptes à personne et fonctionnent en vase clos, en toute opacité ou presque. Le Parlement est le seul espace démocratique de cette Union ; il doit en être le cœur et l’âme. Il puise sa légitimité dans le suffrage universel direct de l’ensemble des citoyens et ne doit pas se transformer en un lieu où les intérêts politiques nationaux et les coalitions interétatiques, déjà largement représentés dans les autres institutions, priment l’intérêt général européen.

Faux amis et vrais adversaires

Les masques sont désormais tombés. La droite, pour préserver son pré carré, n’a pas hésité à s’allier aux eurosceptiques, aux nationalistes et aux extrémistes qu’elle feint de dénoncer. S’alignant même sur leurs arguments. Ainsi, elle a sciemment décidé de porter un coup d’arrêt à la construction d’une véritable démocratie en Europe, plus représentative de sa diversité. L’Europe est une nouvelle fois à un carrefour de son histoire. Soit nous l’abandonnons aux forces réactionnaires et identitaires et il en sera fini de l’espérance pacifiste née après un siècle de guerres et de barbarie, soit nous essayons de lui redonner un sens et un nouvel horizon pour ce XXIe siècle.

À nous de relever le défi, de porter des solutions plus démocratiques, de dépasser la logique des traités commerciaux et des égoïsmes nationaux pour doter l’Union d’une Constitution politique, d’une citoyenneté européenne effective, d’un véritable budget, d’un fonctionnement démocratique et transparent qui, enfin, séparerait les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire. Une Union qui ne serait pas simplement un espace économique dominé par l’idéologie de la compétitivité et de l’efficacité, mais porterait une espérance, celle d’un projet politique de transformation et d’émancipation, un nouveau rapport à la solidarité humaine et à la nature.

Les conventions citoyennes portées par Emmanuel Macron doivent être l’occasion de sortir l’Europe de ses murs institutionnels. Non seulement pour renouer le dialogue avec la société dans son ensemble, mais surtout pour entendre ses propositions et les mettre en œuvre. Pour qu’aux mots succèdent des actes forts. Rendez-vous est pris pour 2019 ! Le jour des élections, fusse avec un mode de scrutin maintenu, les défenseurs d’une Europe démocratique, solidaire, forte de son histoire et de ses valeurs, sauront distinguer leurs faux amis et leurs vrais adversaires.

Photo : Pascal Durand © Yann Bohac/SIPA