idées

Syrie : permis de tuer

Written by François Burgat | Apr 10, 2018 4:44:56 PM

De la trahison de l’opposition syrienne par les Occidentaux, on connaît très précisément le jour et même l’heure, mais moins clairement les vrais ressorts. C’est dans la soirée du 30 août 2013 que Damas et ses sponsors, iraniens et russes, ont reçu l’éclatante confirmation qu’ils bénéficiaient impunément, et sans limite, d’un véritable « permis de tuer ».

De renoncement en renoncement

C’est ce feu vert dont ils viennent, avec une arrogance renouvelée, de nous rappeler l’existence. Au cours de cette soirée du 30 août 2013, Londres puis Washington, pour des raisons voisines, ont renoncé à mettre en œuvre la curieuse menace en forme, déjà, d’impuissance pressentie, qu’ils avaient finie par brandir : ne jamais laisser impuni l’usage des armes chimiques par ceux qui avaient entrepris d’écraser la mobilisation protestataire qui enflammait la société syrienne à grands renforts d’armes lourdes, de barils de TNT et autres bombardements aériens. 

Pour Cameron et Obama, le choix de rester passifs en Syrie soignait les remords nés de l’interventionnisme maladroit de leurs prédécesseurs en Iraq. Paris, acquis à l’idée d’intervenir, a protesté. Mais l’opinion française s’est très vite accommodée de cette reculade. Et quitte à en oublier les vraies racines la violence infinie de la répression d’un « État de barbarie » pourtant clairement identifié comme tel l'État français n’a bientôt plus regardé les attentes démocratiques de la majorité des Syriens que par le prisme égoïste de la menace que faisait peser les réfugiés d’abord puis, plus encore, les djihadistes. C’est à ce titre qu’un an plus tard, Paris a accepté soudain de se lancer tête baissée dans une autre aventure militaire. Avec ses alliés, et tel a bien été le vrai tournant de la crise, il allait certes mobiliser enfin ses armes, non pourtant contre la violence de l'État syrien, responsable de 90 % du nombre des victimes et des flux de réfugiés, mais contre celle de Daech. Oubliant que l'organisation islamiste n’était qu’un des avatars de la barbarie du régime, la France s'inscrit alors alors de facto dans les rangs de ceux qui allaient protéger la violence institutionnalisée.

« Impérialistes » ou « islamistes » : deux trompe l’œil

Pourquoi, en sept années, pas une seule manifestation d’ampleur nationale n’a-t-elle condamné les responsables d’une tragédie qui se déroulait pourtant avec un rare luxe d’images et de témoignages sous les yeux des Français ? L’itinéraire qui nous a conduits dans cet impasse a été jalonné de deux trompe l’œil. Le premier a produit ces couplets de la pensée de type  « mélenchoniste » qui ont très tôt réduit les révolutionnaires syriens à qui la moindre autonomie de pensée a été radicalement niée à de vulgaires marionnettes du vieil impérialisme pétrolier occidental. Le paradoxe des atermoiements de la France dans son soutien aux acteurs de la révolte syrienne est que, sans jamais leur donner les moyens (notamment anti-aériens) de résister au rouleau compresseur de l’armada russe, elle les a soutenus assez ostensiblement pour… donner prise aux soupçons de leur collusion avec « les impérialistes » ! Cette suspicion scientifiquement exploitée, on commence seulement à le savoir, par la propagande russe et ses redoutables techniques de manipulation des réseaux sociaux a largement réussi à creuser les rangs de la traditionnelle militance des gauches, arabes aussi bien qu’européennes. La voie de la répression en devenait d’autant plus libre.

Le second de ces trompe l’œil a été le produit de l’exploitation des vieilles peurs de l’épouvantail islamiste. Celui-là,  bien plus ravageur encore, s’est contenté de puiser dans l’inépuisable réservoir des crispations islamophobes de l’Europe. Alors que cette révolution syrienne était en bonne partie née en écho aux « victoires » tunisienne et égyptienne, ce sont paradoxalement les retombées de ces fugitifs succès révolutionnaires maghrébins qui lui ont dès lors porté le pire des coups. À bien y regarder, c’est en effet la double victoire des islamistes dans les premiers scrutins libres de l’ère arabe contemporaine confirmée par leur affirmation dans les ruines du système libyen qui a initié l’irrésistible revirement de la partition française dans le printemps arabe. Les urnes n’affirmaient-elles pas que toute libéralisation politique dans cette région du monde aboutirait inéluctablement à d’insolentes victoires du courant islamiste ? Et la connaissance de ce courant par Paris et ses alliés n’avait-elle pas jusqu’à ce jour échoué à dépasser le stade du rejet réactif le plus simplificateur ?

En silence, le sort « occidental » des révolutionnaires syriens était dès lors joué. « Il faut dire que (les révolutionnaires syriens) c’était des… Musulmans… et les Musulmans, en Europe, cela faisait peur », résumait ainsi très lucidement Bernard Kouchner ce lundi 9 avril sur France Inter.

Propagande russe et peurs occidentales

Porté par la propagande russe, relayé par les droites… et les gauches occidentales, le discours de criminalisation de la génération islamiste ou musulmane, on ne sait plus trop tant la frontière fut régulièrement malmenée a été puissamment relayé de surcroît, on le rappelle rarement, par les acteurs étatiques de la contre-révolution arabe. Les monarchies pétrolières Arabie Saoudite en tête celles-là même que le sens commun de la pensée géo-politique primaire désigne pourtant depuis toujours comme les responsables premiers du « cancer islamiste », se mirent très vite de la partie. Elles rejoignirent c’est là toute la nouveauté de la « révolution saoudienne » de Mohamed Ben Salman le camp des régimes (maghrébins ou égyptien) qui, pour masquer leur nudité démocratique, monnayent depuis toujours auprès des Occidentaux la peur que génèrent ces islamistes qu’ils ont pourtant largement… contribué à fabriquer.

De l’Égypte jusqu’à la Mauritanie en passant par l’Europe, tout ce que les capitaux saoudiens et émiratis ont pu fabriquer comme officines de désinformation, think tanks et organes de « presse », ont été ainsi mobilisés pour paver la voie de la contre-révolution qui triomphe aujourd’hui.
Peurs islamophobes occidentales, instinct de survie des gouvernants arabes au long cours et intérêts stratégiques de la Russie comme de l’Iran : le camp des adversaires des opposants à Bachar el-Assad s’est révélé de très loin plus puissant que les espoirs démocratiques des Syriennes et des Syriens. Quelle que puisse être la portée du baroud d’honneur que joueront peut-être ceux qui pourraient vouloir laver un peu de la honte de leur débandade, c’est sous le rouleau compresseur de cette alliance hétéroclite que mourront demain les derniers résistants de la Ghouta, avant que (sauf très hypothétique veto turc), pour le pire bien plus sûrement que pour le meilleur, leurs frères parqués aujourd’hui dans l’ultime bastion d’Idlib ne connaissent assez inévitablement le même sort.

 

Photo : Douma, Syrie, 8 avril 2018 © Halil el-Abdullah/Anadolu Agency/AFP