Syrie : Monsieur Macron, la morale est une arme stratégique face à la barbarie

Syrie : Monsieur Macron, la morale est une arme stratégique face à la barbarie

Spécialiste de la région, Jean-Pierre Filiu exhorte Emmanuel Macron à sortir de ses postures faussement « réalistes » sur le massacre en Syrie. Car si la France renie la morale sur la Syrie, elle sera contrainte par le régime Assad à enchaîner les reniements.

À l’occasion de ses vœux au corps diplomatique, Emmanuel Macron a prononcé le 4 janvier 2018 une phrase qui fera date : « Nous devons sortir de postures morales qui parfois nous impuissantent » (sic). Mais c’est moins cette liberté prise avec la langue française qui fera date que la rupture peu maîtrisée avec une tradition de la Ve République : les prédécesseurs de l’actuel chef de l’État, malgré une « realpolitik » souvent revendiquée, se gardaient en effet de jeter publiquement la morale par-dessus bord, ne serait-ce que pour ménager leurs marges de manœuvre.

Oublions cependant les anciens locataires de l’Élysée pour nous attacher à l’actuel et à ce dossier moyen-oriental où les « postures morales » semblent tant l’embarrasser. Il avait ouvert le bal en recevant, en octobre dernier, son homologue égyptien, le ci-devant maréchal Sissi, qui avait renversé, en juillet 2013, le premier président démocratiquement élu de l’histoire de son pays. Macron avait alors solennellement refusé de « donner des leçons hors de tout contexte » à un chef de l’État dénoncé pour ses violations massives des droits de l’Homme (des dizaines de milliers de prisonniers politiques, des milliers de « disparus » et une pratique systématique de la torture). Le « contexte » auquel le président français faisait référence pour « ne pas donner de leçons » est naturellement celui de la lutte contre la terreur djihadiste, et notamment contre Daech dans le Sinaï.

Or le constat accablant est que la férocité de la répression en Égypte alimente une progression apparemment inexorable de la violence djihadiste, avec des pans entiers du territoire échappant à l’autorité de l’État. Les considérations morales s’avèrent ainsi bien plus réalistes que la fuite en avant des partisans du « tout répressif ». Il n’est désormais plus exclu que, le jour prochain où la France proclamera la « victoire » sur Daech en Syrie et en Irak, un nouvel émirat djihadiste se sera solidement enraciné dans la péninsule stratégique du Sinaï, au carrefour entre l’Afrique et l’Asie. Que feront alors ceux que n’« impuissantent » (sic) pas les « postures morales » : vendre encore plus d’armes à des forces égyptiennes déjà suréquipées ? rejoindre une coalition militaire qui, comme en Irak et en Syrie, devra combattre directement Daech, et ce du fait de la défaillance de l’armée supposée « nationale » ?

Système tyrannique

Car c’est bien de la Syrie et de son désastre qu’il faut enfin tirer les leçons d’une politique authentiquement réaliste. Non, la France n’a pas à rougir d’avoir depuis le printemps 2012 suspendu les échanges avec le régime Assad, sans pour autant rompre les relations diplomatiques avec la Syrie comme État. Cette distinction entre un régime et son État a beau passer inaperçue aux yeux des « réalistes » au petit pied, elle n’en est pas moins fondamentale. Elle permet de ne pas confondre un peuple extraordinaire, que mille liens unissent à la France, avec le régime qui l’opprime depuis 1970, sous Hafez al-Assad, puis sous son fils Bachar. Elle évite la confusion entre l’avenir d’un système tyrannique, en guerre ouverte contre sa propre population, et le futur de cette population, dans une Syrie qui survivra aux Assad comme elle a survécu à tant d’horreurs durant sa longue histoire.

Le tyran Bachar a prouvé qu’il était prêt à tout pour ne rien céder d’un pouvoir absolu : il a méthodiquement détruit les infrastructures des zones qui lui résistaient, il leur a imposé siège, famine et pilonnages, y compris à l’arme chimique, afin d’en vider les habitants par les massacres et les expulsions. C’est ainsi que plus de la moitié de la population syrienne a été chassée de ses foyers, soit à l’intérieur même de la Syrie, soit refugiée dans les pays voisins, voire en Europe. Mais le régime Assad n’est pas seulement une formidable machine à jeter des Syriennes et des Syriens sur les routes du monde entier. Il est aussi un générateur exceptionnel de violence djihadiste : il a préféré libérer des centaines de détenus djihadistes, au printemps 2011, tandis qu’il embastillait des milliers de protestataires non-violents, et Daech a pu ainsi proclamer en avril 2013 son « État islamique » dans la ville syrienne de Raqqa, avec l’appui de réseaux qui soutenaient jusqu’alors le régime Assad.

Les premiers à avoir pris les armes contre les djihadistes furent les opposants à Assad qui lancèrent, en janvier 2014, leur « seconde révolution », cette fois contre Daech. Le régime Assad a réagi en intensifiant ses bombardements contre les zones ainsi libérées de Daech, non contre les bastions djihadistes. Il a fallu attendre septembre 2014 pour qu’une coalition internationale menée par les États-Unis commence à frapper les positions de Daech en Syrie. Le régime Assad choisissait, au contraire, de livrer l’oasis de Palmyre aux colonnes djihadistes, en mai 2015, les laissant traverser 200 kilomètres de désert à découvert. L’émotion suscitée par les destructions par Daech de trésors historiques permit à Assad de se présenter comme le seul « rempart » à une barbarie djihadiste qu’il avait jusque-là tant alimentée.

Guerre totale

Le piège de la polarisation entre Assad et Daech s’est refermé sur le peuple syrien avec l’intervention directe de la Russie, en septembre 2015, contre une opposition collectivement qualifiée de « terroriste ». La guerre totale livrée à cette opposition syrienne a été menée dans les airs par l’aviation russe et au sol par différentes milices pro-iraniennes, au premier rang desquelles le Hezbollah libanais. L’armée pro-Assad et ses milices loyalistes ont joué un rôle secondaire dans ces opérations qui s’apparentent à bien des égards à une occupation étrangère. L’administration Obama, qui avait reculé face à chaque nouveau fait accompli du Kremlin, abandonnait peu à peu toute vision de l’avenir de la Syrie pour se concentrer sur la seule lutte contre Daech. Quant à la Russie, à l’Iran et au régime Assad, ils étaient tellement occupés à s’emparer du bastion révolutionnaire d’Alep, en décembre 2016, qu’ils laissaient Daech mettre une nouvelle fois la main sur Palmyre, dans l’indifférence générale et pour quelques mois supplémentaires d’horreur.

Assad n’a jamais été un « moindre mal » face à Daech, il n’est que l’autre face du monstre djihadiste, celle qui continue de siéger à l’ONU au nom d’une Syrie réduite au silence. C’est la coalition à direction américaine, dont les plans de campagne n’ont pas varié depuis l’élection de Trump, qui a expulsé Daech de Raqqa, il est vrai à un coût exorbitant. Le régime Assad a laissé ses alliés étrangers en première ligne lors des ultimes batailles pour la vallée de l’Euphrate, dont l’enjeu était moins la défaite djihadiste que le contrôle de la frontière avec l’Irak. On ne répètera jamais assez qu’Assad aurait pu très bien continuer de cohabiter avec Daech, surtout si les commandos djihadistes, animés depuis la Syrie, frappent la lointaine Europe plutôt que Damas.

« Postures morales »

Résumons ce triste état des lieux : Assad serait bien en peine de contribuer effectivement à la lutte contre le terrorisme djihadiste et il n’a aucun intérêt à une reconstruction de la Syrie qu’il ne contrôlerait pas étroitement, poursuivant ainsi dans la « paix » son offensive de « guerre » contre son propre peuple. Alors de quoi ceux qui prônent le dialogue avec Assad voudraient-ils lui parler ? Écartons toute considération morale, pour nous prêter à leur raisonnement, et la question demeure entière : de quoi discuter avec le tyran ? Le président Macron a eu une première expérience cuisante de ce qu’un dialogue avec le dictateur Assad pouvait impliquer. Ouvrant en décembre la possibilité de « parler avec lui (Assad) ou ses représentants », il s’est attiré en retour l’exigence du maître de Damas que la France, « fer de lance du terrorisme » expie les crimes qu’elle aurait perpétrés contre le peuple syrien.

Il en est ainsi et c’est bien le seul « réalisme » qui vaille. Si la France renie ses « postures morales » sur la Syrie, elle sera contrainte par le régime Assad à enchaîner les reniements, et cela pour n’obtenir finalement qu’un dialogue sans substance. Avant de tomber aussi bas, il est sans doute temps de se ressaisir. Emmanuel Macron était le seul des quatre présidentiables, lors de la dernière campagne, à n’afficher aucune sympathie pour Assad, et c’est tout à son honneur. Jupiter toque désormais à sa porte tandis que Trump se vautre dans ses tweets, que May est paralysée par le Brexit et que Merkel est engluée dans les manœuvres berlinoises. La France se grandirait cependant bien peu de briller par défaut. Son rang dans le monde et son ambition pour l’Europe dépendent dès lors de choix judicieux au Moyen-Orient, choix dont la morale ne saurait être exclue, sous peine de sérieuses déconvenues.

 

Jean-Pierre Filiu est professeur des universités en histoire du Moyen-Orient contemporain à Sciences Po (Paris) et ancien diplomate. Spécialiste de l'Islam contemporain, il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont "Je vous écris d’Alep" (Denoël, 2013), "Le miroir de Damas" (La Découverte, 2017) et "Généraux, gangsters et jihadistes : histoire de la contre-révolution arabe" (La Découverte).

Photo : © ZEIN AL RIFAI/AFP