Syrie : gauches irréconciliables

Syrie : gauches irréconciliables

Selon Sarah Kilani, le rapport au conflit syrien révèle une profonde rupture qui déchire la gauche. Du conspirationnisme à l'antisémitisme en passant par un anti-atlantisme pavlovien, analyse de la mécanique révisionniste.

Les frappes occidentales en Syrie effectuées en représailles de l’usage d’armes chimiques par Bachar el-Assad ont provoqué de violentes réactions au sein des gauches mondiales. Du déferlement de tweets aux manifestations soi-disantes « anti-guerre », les évènements actuels révèlent de façon suraiguë une profonde fracture qui déchire la gauche.

Deux visions irréconciliables 

Selon un récit très présent, les images que nous recevons de la Syrie serviraient une propagande, les groupes armés ne seraient que des djihadistes prenant les civils en otage, la balance entre les crimes serait à l'équilibre entre les deux camps, et le discours médiatique dominant – forcément servi par les puissances occidentales – agirait activement à diaboliser Bachar el-Assad afin de justifier une action militaire considérée comme impérialiste contre lui. Cette vision va au-delà d'une interprétation alternative des événements pour remettre directement en question l'existence même des faits. Ce mécanisme peut conduire à nier certains crimes avérés du régime contre les populations. Etonnant de la part d’une gauche qui, contrairement à la droite ou l’extrême-droite, se targue d’être dans le camp des progressistes, des démocrates, des révolutionnaires, de la justice et de la solidarité internationale.

Souvent présentés comme annexes ou secondaires, ces désaccords sur la guerre en Syrie sont la manifestation de deux visions radicalement différentes de la politique et du monde ; deux visions irréconciliables, toujours vouées à s’affronter et qui s’incarnent finalement dans deux traditions différentes de la gauche. La première est très attachée aux libertés individuelles, aux droits humains, à l’internationalisme, à la démocratie et parfois aux valeurs révolutionnaires d’émancipation et de lutte contre la tyrannie. On peut, à gros traits, y rassembler des anarchistes, des communistes libertaires, les post-situationnistes, une partie du NPA, d’Ensemble, du Parti Socialiste, des sociaux-démocrates et des écologistes. L'autre est plus étatiste, jacobine et universaliste. Une partie de la France Insoumise, du PCF et des souverainistes de gauche y trouvent leur place. Cette description peut paraître artificielle, d'autant plus que le positionnement sur le conflit syrien transcende largement la logique partisane et relève aussi de l'intime. Pour autant, certaines lignes de force se dessinent et l’origine de cette fracture semble provenir de représentations politiques différentes.

De l'anti-atlantisme au révisionnisme

Un des points d’ancrage majeurs du révisionnisme de l’immédiat prend racine dans l’anti-atlantisme, devenu un élément fondateur d'une partie de la gauche. Il y a certes l’héritage de la guerre froide mais, bien davantage, les authentiques mensonges et crimes avérés dont se sont rendus coupables les Etats-unis au Moyen-Orient, de l’opération Ajax en Iran au complot portant sur les soi-disant armes de destruction massive de Saddam Hussein. Tout cela a durablement marqué les esprits et a alimenté un anti-impérialisme à deux vitesses mâtiné de conspirationnisme. Les théories complotistes élaborées consistent à voir de l’intentionnalité et des causalités là où il n’y a que de la contingence afin de ramener les Etats-Unis à la position d’éternel coupable de tous les chaos du Moyen-Orient. Elles se propagent et aboutissent à des logiques campistes selon lesquelles l’ennemi de mon ennemi devient un ami. Citons la Russie et l’Iran, parties prenantes du conflit syrien et principaux alliés de Bachar el-Assad qui bénéficient alors d’une mansuétude certaine. L’impérialisme iranien et les extrémismes djihadistes iraniens et du Hezbollah libanais sont complaisamment sous-estimés, voire ignorés.

Cet anti-atlantisme pavlovien aux accents conspirationnistes est à corréler à une attitude hypercritique envers toutes les informations relayées par la presse dite mainstream. Cette dernière ne servirait qu’une version « validée » et « consensuelle » des faits. Les reproches faits à la presse actionnariale ne sont pas sans fondements et une critique nécessaire est à porter. Mais dans le cas syrien, cette attitude parfois paranoïaque alimente un discours révisionniste.

Une vision essentialiste du Moyen-Orient 

En outre, la lecture du conflit syrien s’effectue parfois au prisme de l’universalisme occidental, de son rapport maladif à l'Islam, sur une zone et une situation qu'elle ne comprend ni ne veut saisir. L’adoption en Syrie d’un lexique commun – celui de l’Islam – aisément accessible à tous pour verbaliser des revendications d’ordre politique et social (et non religieux) devient ainsi incompréhensible. La gauche d’essence jacobine ne peut saisir alors l’origine de la porosité entre les groupes armés quelle que soit leur obédience ou encore le recours à des références religieuses chez les combattants issus de la société civile et existentiellement confrontés à la perspective d’une mort certaine. Dès lors le conflit syrien est réduit à des enjeux français : il s’agirait d’une guerre entre un régime soi-disant laïc – en dépit du fait que la constitution syrienne fait mention de la confession musulmane obligatoire pour le président et de la charia comme inspiration du droit – et des groupes djihadistes, salafistes, ou composés simplement de musulmans, dont les spécificités sont systématiquement gommées. Ainsi le dictateur syrien, principal carburant du djihadisme en Syrie, se voit-il revêtu des oripeaux du « moindre mal », la priorité étant de « renouer avec le projet universaliste que notre diplomatie et nos armes doivent porter ».

Peu importe la communautarisation de la société caractéristique du régime syrien depuis quarante ans ou encore sa stratégie délibérée de radicalisation religieuse des groupes armés, illustrée par le massacre prioritaire des démocrates ou la libération de centaines de djihadistes. Finalement, dans le « Moyen-Orient compliqué », une vision essentialiste voudrait que l’Arabe soit enclin au recours à la violence et à l’Islam pour régler ses conflits et que la dictature, loin d’être un des maux responsables des phénomènes de radicalisation, soit en fait un mal nécessaire : la tyrannie comme prix de la stabilité.

Un conspirationnisme nourri d'antisémitisme 

La construction d’un récit conspirationniste du conflit s’est aussi nourrie d’un antisémitisme dont on sait qu’il n’a jamais été l’apanage de la seule extrême-droite. Loin ici l’idée d’avaliser cette insupportable habitude qu’ont certains d’abuser du qualificatif d’antisémite pour disqualifier d’emblée les discours de leurs opposants, surtout lorsqu’ils sont progressistes. Mais, en l’espèce, comment le nier ? La dynastie Assad se pose depuis toujours comme un rempart contre « l’ennemi sioniste ». L’État hébreu, dans cette logique, est vu comme l’inspirateur d’une vaste conspiration régionale dont la révolution syrienne n’est qu’un des avatars. Certains, jetés à corps perdus dans la défense de la juste cause palestinienne, balaient les crimes du Hamas – que nous ne renvoyons certainement pas ici dos à dos avec les crimes du gouvernement israélien – et dans le même temps dénient toute légitimité au soulèvement du peuple de Syrie contre son tyran en brandissant ad nauseam l’argument de l’existence de groupes djihadistes parmi les groupes armés de l’opposition syrienne. Peu importe qu’avant le début de la révolution, le dernier coup de feu entre Israël et la Syrie ait eu lieu il y a plus de trente ans, ou encore que le régime syrien ait réprimé dans le sang le soulèvement du camp palestinien de Yarmouk près de Damas.

Il n’est pas impossible enfin que le rapport jacobin à l’Etat conditionne aussi cette lecture du conflit. Comment croire à une révolution populaire sans leader et sans parti comme le fut le soulèvement syrien ? Dans la tradition populiste de gauche, largement oublieuse de la période 1789-1792, l’émancipation ne peut avoir lieu que si elle s’incarne dans un leader autour duquel peuvent s’agréger les forces populaires. L’incapacité à comprendre les dynamiques individuelles et collectives conduisant au soulèvement spontané condamne cette gauche à la cécité face à la capacité révolutionnaire du peuple syrien.

Ce qui se passe dans la gauche radicale française, mais aussi européenne, n'a rien de nouveau, si ce n'est dans la cristallisation en temps réel des dynamiques de campisme et de minimisation des atrocités de l'Etat syrien. A l'époque de la sortie du rapport Khrouchtchev ou, plus tard, des œuvres de Soljenitsyne, le PCF et certains intellectuels avaient été salis par leur soutien à un système de capitalisme d’État bureaucratique ou la négation des crimes de Staline, alors que les membres de Socialisme et Barbarie, les situationnistes ou d’autres penseurs considéraient qu'il ne fallait pas mentir et se mentir au nom du bloc contre bloc. L’histoire se répète.

 

Photo : Jean-Luc Mélenchon © ELIANO IMPERATO/AFP