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Starbucks, espace du racisme ordinaire

Written by Sylvie Laurent | Jun 1, 2018 10:52:55 AM

Le 12 avril dernier, deux jeunes hommes noirs s’installent – comme des dizaines de milliers d’Américains chaque jour – à la table d’un Starbucks et commencent à discuter de la réunion de travail qui débutera lorsqu’un troisième collègue les rejoindra. La scène se passe à Philadelphie, grande ville moderne et métissée. Donte Robinson et Rashon Nelson ne prennent pas encore de consommation mais l’un d’eux demande à utiliser les toilettes. Il se voit non seulement essuyer un refus mais moins de 5 minutes après leur arrivée dans le coffee shop la responsable de l’établissement appelle la police. Cette dernière est promptement sur place pour intimer aux deux étudiants de quitter les lieux. Ils refusent, sont menottés. Les sept policiers les embarquent alors en direction du commissariat où ils sont retenus pour huit heures. Aucun chef d’accusation n’est retenu contre eux. De fait, ils n’ont rien fait.

Cette scène et ses déclinaisons multiples sont le quotidien des millions de Noirs américains dont la simple présence dans l’espace public est une transgression implicite des normes raciales héritées et entretenues. Les deux hommes ont été immédiatement perçus comme des troubles à l’ordre public alors même que d’autres personnes attablées ce jour-là ont reconnu n’avoir rien commandé et être tranquillement resté attablées. Elles, étaient blanches. Mélange de peur viscérale de l’homme noir, de réflexe mécanique d’une société ségréguée et de zèle marketing (la présence de ces hommes n’incommoderait-elle pas les autres clients ?), l’exclusion des Américains noirs et basanés de lieux implicitement considérés comme socialement et racialement homogènes est conduite sans violence mais elle est impitoyable. 

Imaginaire racial présidant aux interactions sociales

Le sociologue Elijah Anderson a nommé cet imaginaire racial qui préside aux interactions sociales dans le pays : la société perçoit les lieux essentiels de son environnement social (espace public, lieux de travail, lieux récréatifs, voisinage…) comme des « espaces blancs ». Les Noirs y sont rares, tant l’histoire s’est chargée de les en tenir écartés mais leur apparition et leur présence sont immédiatement perçues comme inopportunes et intrusives. De nombreux exemples ont été rapportés ces dernières semaines : une étudiante noire de Yale endormie dans la salle d’étude de son dortoir est signalée à la police par une camarade blanche et sommée de justifier sa présence, une famille noire faisant un Barbecue dans un parc public que la police enjoint de quitter les lieux, un jeune Noir récupérant son propre vélo arrêté pour vol… ces exemples sont loin d’être anecdotiques car ils révèlent l’inhospitalité absolue de certains espaces pour les Américains de couleur. Ces lieux leur sont d’autant plus hostiles lorsqu’ils sont les signifiants de la classe sociale privilégiée : universités prestigieuses, jardins et plages des banlieues chic, restaurants huppés et cafés branchés tel… Starbucks.

En effet, l’enseigne désormais iconique est en apparence ouverte au tout-venant et la multinationale s’est même fait fort d’apparaître comme une entreprise progressiste et même « cool » où chacun peut venir lire, utiliser le Wifi gratuit, se lover dans de grands fauteuils en écoutant de la musique et accessoirement, commander un latte frappucino. Elle a même théorisé le concept du « troisième espace » entre lieu de travail et domicile, se révélant en fait comme une fusion des deux : on vient travailler à Starbucks lorsque l’on appartient à la classe créative. L’image d’Épinal de l’aspirant romancier dévoré par son laptop dans un Starbucks de Brooklyn est même devenu l’objet de parodies dans la culture populaire. Car derrière sa bonhomie accueillante, Starbucks est l’enseigne d’une classe sociale, celle de la bourgeoisie éduquée et lorsqu’un de ses établissements ouvre dans un quartier, chacun sait que l’heure de la gentrification a sonné. Et parce que race et classe ont toujours partie liée aux Etats-Unis, ces quartiers sont racialement homogènes : 83 % des Starbucks sont situés dans des quartiers blancs où si elles ne sont pas absentes, les minorités de couleur sont marginales.

Jour de formation contre le « racisme inconscient »

L’ironie est que la chaîne de café est parfaitement consciente de ce biais et tente d’y remédier en promouvant la « diversité » de son personnel (plus de 40 % des « baristas », nom donné aux vendeurs, sont noirs et basanés mais on ne dispose pas des statistiques sur le nombre de managers de couleur) et elle a jadis lancé une campagne pour l’harmonie raciale dans ses cafés.

Cette image de marque aurait pu se fracasser sur l’incident de Philadelphie, filmé et diffusé largement sur les réseaux sociaux, suscitant indignation, appel au boycott et outrage des activistes et progressistes. Les excuses furent immédiates et la direction de Starbucks a publiquement exprimé sa consternation, reconnaissant la discrimination raciale et promettant un examen de conscience collectif de tout le personnel. Les deux hommes maltraités ont reçu un dédommagement et la responsable de l’appel au commissariat a été remerciée. Starbucks a par ailleurs annoncé qu’elle permettrait désormais un accès libre aux toilettes de ses établissements. Mais le coup d’éclat de l’entreprise fut l’organisation, ce mardi 29 mai, d’un jour de formation du personnel contre « le racisme inconscient » et les « préjugés implicites » à l’endroit des clients. Les 8000 cafés du pays ont fermé leurs portes pendant quatre heures, consacrées à édifier les 175 000 employés par le visionnage de vidéos sur Ipad et la tenue d’exercices pratiques. De grandes figures du militantisme antiraciste ainsi que le rappeur Common ont été sollicités pour participer à ce séminaire particulier.

La bonne volonté de Starbucks est sans doute louable mais elle est, comme la « promotion de la diversité » dans les entreprises, un miroir aux alouettes : qui peut croire que quatre heures de « formation » peuvent déloger plus d’un siècle de diabolisation du Noir ? Comment se satisfaire d’une opération suggérant que la seule question est celle des préjugés des employés et non de celui dont eux sont également victimes face à une clientèle majoritairement blanche, et que les espaces ségrégués dans lesquelles s’implantent les Starbucks sont vecteurs de discrimination ? Quid de l’affirmation que désormais au sein du groupe, tout employé convaincu de discrimination – quel que soit le raisonnement présidant à sa décision – serait systématiquement licencié ?

Hors intention raciste, point de discrimination ?

Car là est l’autre problème immédiatement soulevé par les esprits engagés sur ces questions : l’euphémisation du racisme, dit ici « inconscient » ou plus encore renommé « tendance au préjugé ». Réduire les actes de discrimination et d’irrespect chronique vis-à-vis des hommes et femmes de couleur à la psychologie de celui qui les commet permet d’évacuer la question des politiques et des institutions qui les entretiennent et qui sont la définition même du racisme : non un préjugé personnel, mais une croyance collective dans la différence de valeur des individus en fonction de leur couleur, que les autorités légales et les institutions confirment. Le plus confondant dans l’affaire Starbucks n’est pas qu’une employée ait appelé la police pour déloger deux citoyens inoffensifs. Mais qu’elle se sente absolument dans son bon droit de personne non raciste à agir ainsi. Pire encore, que les agents de l’Etat, comme dans tous les autres cas comparables, ne mettent jamais en question la légitimité de la demande lorsqu’elle vient d’un(e) Blanc(he) et ne cherchent pas à sortir de la situation absurde une fois établi que rien ne justifiait leur présence à eux. Leur réflexe, sans penser à mal, fut au contraire naturellement d’arrêter les deux importuns comme s’ils avaient forcément à se reprocher.

Lors de sa première déclaration publique, Kevin Johnson, le PDG de Starbucks a plaidé qu’il n’avait jamais été dans « l’intention » de la responsable de faire arrêter Donte Robinson et Rashon Nelson. Il révèle la grande mystification à l’œuvre aux Etats-Unis : hors intention raciste, point de discrimination. Et si la discrimination est patente, filmée et publique, alors elle est inadvertante, accidentelle, inconsciente. Starbucks espère sans doute avoir restauré son image mais c’est avant tout en rassurant à peu de frais sa clientèle majoritaire : tout va bien, nous sommes sensibilisés désormais, vous pouvez reprendre vos conversations autour d’un grand Moka.

 

Photo : © Scott Olson/Getty Images/AFP