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Stanley Cavell, dernière séance

Written by Sandra Laugier | Jun 20, 2018 2:21:20 PM

Né en 1926 à Atlanta (Géorgie) d'une famille juive polonaise, Stanley Cavell a profondément marqué la philosophie contemporaine américaine. Ses travaux sur le cinéma, notamment ses ouvrages La Projection du mondeÀ la recherche du bonheurLe cinéma nous rend-il meilleurs ? ou La Philosophie des salles obscurs portent sur des thèmes aussi variés que la comédie romantique shakespearienne et la culture populaire aux États-Unis. En 2001, la philosophe Sandra Laugier s'appuyait sur sa réflexion sur le scepticisme pour justement montrer comment l'Américain savait mêler classique du cinéma et production hollywoodienne. Avec à la clé une oeuvre philosophique novatrice.

 

Partons d'une argumentation déclinée sous diverses formes en réponse au scepticisme : la pratique et la vie ordinaire m'obligent à ne pas être sceptique. Cela commence avec Hume ; quand je ne philosophe plus et que je retourne à mes activités quotidiennes, je ne doute pas. Est-ce si clair ? Le scepticisme ne pourrait-il être vécu, faire partie de la vie ordinaire ? Cet ordinaire est-il une évidence rassurante, ou a-t-il quelque chose de l'« inquiétante étrangeté » - comme le quotidien de la fiction cinématographique, d'où peut toujours surgir la terreur ?

Penser ensemble l'ordinaire et le scepticisme : tel est le pari de Stanley Cavell, dont l'oeuvre, unique dans la philosophie américaine de la fin du XXe siècle, renouvelle radicalement les approches de la philosophie analytique. C'est pourtant de ces problématiques que son questionnement est issu : dans les Voix de la Raison (1979), traduction française au Seuil, Cavell part de la question classique de la réalité du monde extérieur, qui devient, dans la perspective empiriste contemporaine, celle de la réalité de l'objet que je perçois. Mais quel objet ? Il s'agira toujours, pour les philosophes, d'un objet « générique », doué du moins de caractéristiques possibles au point qu'il n'a même pas à être reconnu ni différencié : n'importe quel arbre, table, poêle. Mais pour dire « c'est un X », encore faut-il que l'objet ait des caractéristiques - c'est un orme, un meuble Louis XV, un tyrannosaure ce qu'avait déjà remarqué J.L. Austin, le maître de Cavell. Les expressions « c'est bien un arbre », « c'est un objet réel » n'ont pas de sens dans des circonstances ordinaires certes, on peut toujours inventer des contextes où elles en auraient, par exemple au cinéma. Scepticisme et réfutations du scepticisme partagent ainsi la même illusion, ou la même prétention : celle d'un accès au réel par la production de critères. Nos critères ordinaires - ceux du langage commun - seront toujours décevants, ils ne nous donneront jamais le réel que réclame la philosophie.

Ainsi les réfutations du scepticisme renforcent le scepticisme : vouloir prouver que le sceptique a tort, qu'il y a bien  quelque chose, si si, je le sais - est le plus sûr moyen de ne pas savoir. C'est là que se situe le retournement opéré par Cavell. La menace sceptique, au lieu d'être évitée, doit être reconnue pour ce qu'elle est : elle ne concerne pas la connaissance, mais la reconnaissance, l'intimité avec le monde.

La « vérité du scepticisme » 

Cavell part de la différence et du rapport entre deux types de scepticisme, le scepticisme qui concerne notre connaissance du monde, et celui qui concerne notre rapport à autrui. Le premier scepticisme peut disparaître, ou être suspendu, grâce aux arguments philosophiques, aux sollicitations de la vie courante. Le second scepticisme, dit Cavell, est vécu, il traverse ma vie ordinaire. Il n'y a rien qui puisse l'éliminer ni le suspendre. Je peux vivre dans la méconnaissance d'autrui. Il y a des liens théoriques entre ces deux scepticismes, largement discutés en philosophie. Cavell en découvre un autre. Le premier scepticisme - sur l'existence du réel, dans toute son élaboration voire sa sophistication cognitive - est le masque du second, et transforme en question de connaissance une question plus inquiétante, celle du contact avec autrui, de sa reconnaissance comme être humain, donc de la reconnaissance de ma propre condition. Il transforme en incapacité de savoir mon refus d'accepter ma condition.

Ainsi apparaît la « vérité du scepticisme » : le doute déguise une certitude plus redoutable que le doute lui-même. Cavell illustre ce point à partir de la tragédie shakespearienne, dont les héros Othello, Léontès ou Lear transforment en problème de connaissance le doute sur la fidélité, sur la paternité leur anxiété - ce qui fait du scepticisme une invention masculine - devant la réalité physique de l'autre : « Le scepticisme d'Othello sur la fidélité de Desdémone détourne l'attention d'une conviction plus profonde ; doute épouvantable recouvrant une certitude encore plus épouvantable ». La tragédie étant le lieu où l'on ne peut échapper aux conséquences de ce recouvrement d'une question par l'autre.

Tragédie shakespearienne

A l'origine du scepticisme, il y a la tentative de transformer la condition de l'humanité en une difficulté théorique, un problème à résoudre : « une finitude métaphysique comme un manque intellectuel ». La tragédie d'Othello n'est pas dans le doute l'ignorance où il se trouve, mais dans son refus d'admettre ce qu'il sait. Il craint moins l'infidélité de Desdémone, en somme, que sa fidélité. Othello est perdu dès lors qu'il cherche à savoir, que son questionnement prend la forme du balancement sceptique, qu'il veut des « preuves oculaires ». Cavell identifie le philosophe et le héros tragique dans leur quête d'une preuve de l'existence du réel, et dans leur incapacité à accepter, simplement, d'en être.

La tragédie shakespearienne est inséparable de ce moment de l'histoire où émerge une nouvelle volonté de savoir, en même temps que de nouvelles sources d'incertitude. C'est une idée qu'on trouve aussi chez Wittgenstein : même si tous les problèmes de connaissance sont résolus, les problèmes de la vie n'ont « même pas été effleurés » Tractatus Logico-philosophicus , 6.52. Reconnaître la vérité du scepticisme, et finalement l'affronter, ce serait accepter cette condition au lieu de vouloir l'interpréter, la couvrir. Le scepticisme ne peut être surmonté par une nouvelle connaissance knowledge. La seule réponse au scepticisme est de l'ordre de la reconnaissance acknowledgement, l'acceptation de la finitude et de l'ordinaire. Cet ordinaire, Cavell le retrouve au cinéma dans La projection du monde (Belin, 1999), en particulier avec ce qu'il définit comme la « comédie du remariage ». Dans A la recherche du bonheur (éd. Cahiers du cinéma, 1993), il établit ainsi un lien entre l'héritage shakespearien et la comédie, montrant que toute une série de films, sortis à Hollywood dans les années 1930-40, peuvent être vus comme une réponse au scepticisme : It Happened One Night New York-Miami de Capra, Bringing up Baby L'impossible Monsieur Bébé de Hawks, The Philadelphia Story Indiscrétions et Adam's Rib de Cukor, The Awful Truth Cette sacrée vérité de McCarey. Dans ces films, la visée principale de l'intrigue n'est pas comme dans la comédie classique ou romantique d'unir le couple central, mais de le re-mettre ensemble, de le réunir. C'est ce schéma de perte puis de retrouvailles qui structure tous ces films, comme s'il s'agissait de surmonter le scepticisme, de rétablir un rapport perdu à l'autre et au monde. Scepticisme et tragédie nous montrent que la condition humaine est la séparation separateness. L'idée de Cavell, à la fois évidente et inédite, est de concevoir la comédie comme retournement et conversion du scepticisme, sur fond de données semblables. Ce qui, dans la tragédie, est déni sceptique de la séparation, devient, dans la comédie, non la réfutation naïve mais l'acceptation de cet état.

À rebours des lectures historiques de la philosophie contemporaine

Le scepticisme dresse un mur entre les êtres et le monde, et entre les humains eux-mêmes. Ce mur se retrouve dans les comédies du remariage, avec la couverture tendue par Clark Gable dans la chambre du motel de It Happened One Night, ou par la porte battante de la scène finale de The Awful Truth, et ces deux films s'achèvent sur l'effondrement du mur. Mais la comédie du remariage ne nie pas la séparation des êtres : la réconciliation est acceptation de l'état de séparation et de différence, par l'instauration d'une problématique nouvelle, celle de l'égalité. Accepter la réalité de l'autre veut dire accepter d'être son égal, à la fois même et différent - de s'ouvrir à la conversation ordinaire [1]. Plus récemment, dans Contesting Tears 1997, Cavell a écrit sur le mélodrame, y voyant la mise en scène inverse du scepticisme comme impossibilité de la conversation, perte de la parole. Ce sont certainement ces textes cinématographiques de Cavell qui donnent la meilleure idée de ce que pourrait être une réponse « positive » à la question du scepticisme : comme si le cinéma pouvait à tous les sens du terme le domestiquer, faire reconnaître la réalité et la fatalité de la séparation, la convertir en répétition désirée du quotidien.

On voit que la lecture du scepticisme opérée par Cavell va doublement à rebours - des lectures historiques du scepticisme, et des « problèmes sceptiques » de la philosophie contemporaine. Elle revient à demander : voulons-nous vraiment nous connaître ? Car il ne s'agit pas seulement de pouvoir savoir, mais de vouloir savoir ; et quand le désir de savoir est mêlé et abandonné au déni de savoir, au refus de connaître, il prend la forme du scepticisme. Cavell est peut-être le seul à mettre en évidence cette nature du scepticisme, et ainsi son actualité. Son but n'est pas de réfuter ou de « réchauffer » le scepticisme, mais de le réinventer, de reconnaître sa présence dans l'intimité de notre vie ordinaire - dans la perte de la parole, l'éloignement du monde et l'ignorance de soi qui nous guettent. A la tragédie shakespearienne, qui a traduit le scepticisme d'une époque secouée par la découverte de la place de l'homme dans l'univers, répondrait au XXe siècle le cinéma, hier celui de la comédie de la crise des années 1930, et aujourd'hui un cinéma « grand public » obsédé de la téréalité et de la méconnaissance de soi : pensons aux récents The Sixth Sense, The Matrix, ExistenZ, The Truman Show ou aux plus anciens Blade Runner et Total Recall. Le scepticisme n'est pas mort, il faut apprendre à vivre avec.

[1] Cf. l'utilisation remarquable par Irène Théry des thèses de Cavell pour la définition du lien conjugal.

 

Photo : Stanley Cavell © Uldis Tīrons