Soyons idéalistes : demandons le réel

Soyons idéalistes : demandons le réel

Selon Julien Rault et Stéphane Bikialo, le mot réalisme est un mot de pouvoir et un « mot d’ordre » qui permet de perpétuer le monde tel qu’il est. Contre cette réalité imposée, ils appellent à être idéaliste en demandant le réel.

Il faut être réaliste, soyons réaliste, ça n’est pas réaliste… Omniprésent aujourd’hui dans les discours dominants, le mot réalisme relève d’une rengaine, d’un imperium pour le moins agaçant. Alors qu’il était traditionnellement reconnu comme le vocable emblématique de la droite, associé au statu quo, à l’immobilisme (ainsi que l’a très bien décrit Emmanuel Terray dans Penser à droite), il est aujourd’hui massivement employé dans les discours de ceux qui – par stratégie ou aveuglement politique – se disent encore en partie de gauche, symptôme d’une certaine dérive, pour ne pas dire d’une décomposition.

Le réalisme : un mot d’ordre 

En 2016, on a ainsi pu voir un ministre – Emmanuel Macron – quitter le gouvernement au nom du réalisme et d’une appartenance à la gauche du réel et, dans le même temps, un autre – Manuel Valls – justifier sa présence au sein du même gouvernement de façon identique, petit roi soleil déclamant : « la gauche du réel, c’est moi ».

C’est dire la fortune du mot, dont la pseudo-objectivité et l’apparente neutralité idéologique permettent de transcender les clivages traditionnels. C’est dire le caractère opportun de ce mot de l’opportunisme politique, argument fallacieux de ceux qui n’en n’ont plus. C’est dire, enfin, à quel point le mot est désormais devenu ce qu’il faut bien appeler un « mot d’ordre ».

Mot du pouvoir, réalisme est donc aussi un mot de pouvoir. Un artifice rhétorique qui prend la forme d’une arme à double tranchant. Tout en produisant un effet d’évidence et de sérieux – on pense aux climato-sceptiques devenus les « climato-réalistes » – il suppose dans le même temps un autre, une altérité ou une alternative, discrédité, implicitement jugé infantile, utopique, angélique… Voire nostalgique : « le réalisme en politique n’est pas une insulte, et la gauche du réel n’a pas de leçons à recevoir de la part des théoriciens nostalgiques d’une gauche idéaliste… » affirmait François Rebsamen.

Cette défense de ce qu’Edgar Morin nomme le « réalisme trivial », qui prône de « s’adapter à l’immédiat, à l’ordre établi, au fait accompli, admettre la victoire du victorieux » (L’Humanité, 15 février 1996), est dans l’ordre des choses : depuis 1981 – 1983 à la rigueur – et l’accession des socialistes aux « responsabilités », l’injonction n’a cessé de s’épanouir.

Perpétuer le monde tel qu’il est

Mot-caméléon, qui avance masqué en s’adaptant à ce qui l’entoure, réalisme sert à la fois les propos dramatisants – au nom de la crise (économique, migratoire…) ou au nom de la dette, peut-on sérieusement ne pas être réaliste? – mais peut tout aussi bien supporter l’euphémisation : ainsi, avec François Hollande, les mesures d’austérité budgétaire ont pu devenir de délicieux « efforts de réalisme »... 

Il n’est pas étonnant que le mot soit d’ailleurs majoritairement employé dans le domaine économique, et n’existe quasiment pas dans le domaine de l’éducation, de la santé. La réalité contemporaine est économique (« it’s the economy, stupid ! »), comme si, pour reprendre les propos d’Alain Badiou, c’était uniquement à l’économie qu’était « confié le savoir du réel ». Réel devenu aussitôt lointain, complexe ou anxiogène, auquel on appliquerait le masque de la réalité afin de mettre en place une politique qui perpétue le monde comme il est (avec ses inégalités croissantes) ou comme on dit qu’il va. Les dernières élections ont témoigné de la force de ce masque de la réalité plaqué sur le visage du réel.

La construction médiatique et politique d’une réalité anxiogène – politique avec Fillon au premier tour et Le Pen au second tour ; économique avec le discours des crises mis au cœur des enjeux – a permis l’accession au pouvoir du président actuel qui, oubliant très vite ses faibles légitimité et représentativité, gouverne désormais au nom de cette réalité qu’il contribue à construire chaque jour.

Un discours redoutablement efficace

Car le réalisme est toujours une sommation, doté de cette capacité rare qui lui permet à la fois d’être exigé (« la période exige le réalisme », Pierre Moscovici) pour mieux exiger à son tour (« un minimum de réalisme exige de considérer que… », Pierre Moscovici) encore. Entièrement pétri par l’impériosité, le discours du réalisme apparaît alors d’une redoutable efficacité.

Occupant tout l’espace (« il n’y a pas de place pour le romantisme », Manuel Valls), éradiquant toute forme d’alternative (« au nom du réalisme, il n’était pas possible de faire autrement », Laurent Fabius), en raison d’un supposé état de fait. Mais à force de le voir gesticuler autour de la nécessité, d’entendre ses justifications au nom de la raison, on finit évidemment par ne plus vraiment le prendre au sérieux. Le réalisme est une ineptie, une mystification en forme de fake news, qui, dans le discours politique, comme dans le discours littéraire, « ne devrait être employé qu’entre guillemets » (Nabokov, postface de Lolita).

Prônant la réalité, maquillant le réel en réalité, le discours du réalisme entretient la confusion et impose une vision arbitraire, une représentation normée et idéologisée, donnée comme inéluctable, du réel. Empruntons ici à Alain Minc cette assertion fabuleuse : « En économie, il n’y pas de pensée unique, il y a simplement une réalité unique »…

Une pensée de l'ordre et de l'immobilisme 

C’est donc bien au nom d’une réalité, qui est en fait une réduction et une construction au service d’une idéologie éminemment conservatrice, que se fondent les impératifs contemporains de réalisme, et ses dérivés que sont la lucidité, le pragmatisme, le bon sens, le sérieux, la responsabilité... Et ce, même quand cette idéologie a remplacé l’argument du « monde tel qu’il est » par celui du « monde tel qu’il va » (Emmanuel Macron) : l’invocation perpétuelle du mouvement et du changement, de l’adaptation toujours nécessaire dans un monde qui se transforme et s’accélère, est en effet la véritable obsession macronienne. L’homme réaliste avait les pieds sur terre, désormais ils sont en marche. There was no alternative. There will be no alternative. Il faut aller de l’avant. « En avant. C’est facile à dire. Mais où est l’avant ? » demandait Samuel Beckett dans L’Innommable.

Evidemment, telle mutation du discours réaliste, assénant le changement pour les sophistes les plus tièdes, la Révolution « en marche » pour les plus audacieux, n’en reste pas moins une nouvelle forme de la pensée de l’ordre et de l’immobilisme. Contre cette réalité imposée, afin de se déprendre de cette fiction destinée à servir sans cesse les mêmes intérêts, il serait temps d’être idéaliste. En demandant dès lors le réel.

 

Julien Rault est maître de conférences en linguistique et stylistique à l'université de Poitiers. Stéphane Bikialo est professeur de Langue et Littérature françaises XXème-XXIème siècles. Ils sont les auteurs d'Au nom du réalisme. Usage(s) politique(s) d’un mot d’ordre (éditions Utopia, 2018)

Photo : © STEPHANE DE SAKUTIN/AFP