Souvenirs de Genette

Souvenirs de Genette

Il était l'une des dernières stars de la théorie littéraire. L'auteur des « Figures » s'est éteint à 87 ans. Le Nouveau Magazine Littéraire partage son dernier article paru dans un dossier consacré à la ponctuation, en février 2016.

Mort vendredi 11 mai, Gérard Genette était le dernier survivant des hautes heures de la théorie littéraire française des années 1960-1970 – un classique auquel tout étudiant en lettres a dû se frotter. Normalien et agrégé de lettres, il s’impose dès son premier recueil d’études, Figures I (quatre autres volumes suivront), où il s’affirme comme un prince capable de réveiller les belles des lettres les plus endormies. Il n’est pas du genre à se cantonner à un seul domaine de spécialisation : avec une même minutie, il est capable de décortiquer des poèmes baroques, L’Astrée, Stendhal, Proust, Valéry ou Robbe-Grillet.

Proche de Roland Barthes, il s’affirme, avec Tzvetan Todorov (avec qui il fonde la collection « Poétique », au Seuil), comme le grand commandeur de la narratologie. Le mot peut rebuter, évoquer une foire au jargon ou une pseudo-science hautaine. Rien de moins gourou ou dogmatique, pourtant, que Genette – qui quitta d’ailleurs le Parti communiste dès 1956, lorsque l’URSS écrasa l’insurrection de Budapest. L’homme parvenait, face aux textes, à faire œuvre de physiologiste sans sombrer dans le rapport d’autopsie. C’est qu’il pratiquait la théorie en écrivain, et même en « poète », ainsi que l’estimait Barthes dès 1972 dans La Quinzaine littéraire. Et s’il n’hésitait pas à dégainer les néologismes pour identifier toutes les figures (mais aussi les accrocs) de la narration littéraire, il ne sous-estimait pas qu’il y avait un côté Bouvard et Pécuchet dans son impossible quête. Surtout, cela n’entravait jamais les fines mesures de ses phrases, ni son humour pince-sans-rire.

Dans les années 1980, il inaugure un nouveau cycle qui anticipe les préoccupations contemporaines de l’ère numérique, le vertige des textes en réseaux. Nourri par l’œuvre de Borges, il cherche à distinguer les multiples relations, de pastiche en parasitisme, que peuvent nourrir entre eux les textes (plutôt que les auteurs) : son livre Palimpsestes. La littérature au second degré, impose notamment la notion désormais courante d’intertextualité. Dans Seuils (1987), il s’aventure aux lisières des textes – les fourrés peu explorés des titres, notes, exergues… Les années 1990 seront consacrées à une théorie esthétique plus générale, avec les deux tomes de L’Œuvre de l’art.

« En fait de fiction, l’activité théorique me suffit largement », déclarait-il au Magazine littéraire en 1995, il s’assume plus ouvertement écrivain, sans pour autant devenir romancier, à partir de 2006 et la parution de son livre Bardabrac : un abécédaire buissonnier et érudit, mêlant méditations et rêveries, fragments théoriques, éclairs spéculaires et calembours bon enfant, un peu à la manière du Roland Barthes par Roland Barthes. Lors de la parution du livre, il réfuta toutefois dans nos pages l’étiquette de l’autoportrait :  « J’ai eu l’impression de davantage livrer ma façon de voir que “moi”. Ma psychologie ne m’intéresse pas – je ne me comprends pas toujours très bien – et celle des autres pas beaucoup plus, en réalité. Ce sont les effets de surface qui m’intriguent. J’ai une perception extérieure très intense de personnes que je ne connaissais pas forcément bien. » Jusqu’à son ultime parution, Postscript (2016), il creusera ce sillon bien à son image, tranchant et serpentin. Dans Bardabrac encore, il écrivait : « J’ai longtemps hésité entre mourir très jeune, comme Mozart, ou très vieux, comme Hugo. Je n’ai plus beaucoup le choix mais je m’avise (à temps ?) de cette recette complexe, préconisée par je ne sais quel sage oriental (peut-être Bernard Shaw) : mourir jeune, mais le plus tard possible. » Il y est parvenu. 

Gérard Genette a donné au Magazine littéraire l’un de ces derniers textes, dans le cadre d’un dossier consacré à la ponctuation – il avait choisi de se consacrer au point-virgule. Nous vous le proposons en accès libre.

 

Photo © Jean-Luc Bertini