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« Fermons la télé, ouvrons les yeux »

Written by Sonia Devillers | May 6, 2018 10:09:00 AM

Transcription :

« Bonsoir à tous.

Je vais être extrêmement directe : 50 ans après, mon slogan à moi, ce n'est plus "Fermons la télé, ouvrons les yeux", mais "Ouvrons la télévision pour continuer d'ouvrir les yeux". Pour moi, la bataille a changé de camp : ce n'est plus la mort de la télévision publique qui est en jeu aujourd'hui, mais plutôt sa survie et sa mission. Je vais aller à l'encontre de ce qu'attendaient pas mal d'entre vous, une critique de la télévision. Je m'en explique, car il est de bon ton de détester la télévision et plus généralement les écrans, d'en faire des ennemis de l'ouverture d'esprit. Pour ma part, je pense l'inverse. On va en parler…

En 68, il fallait éteindre la télé, pourquoi ? Parce que, non seulement au sens littéral, mais aussi figuré, il fallait la voir crever. Ça n'avait rien d'une utopie. C'était un impératif, une urgence pragmatique : nul ne pouvait ouvrir les yeux sur l'état réel de la société en 68, tant sa télévision offrait une vision totalement filtrée, déformée de la réalité, tant elle abordait peu de sujets, et le faisait sur ordre du pouvoir. Il fallait en finir avec l'ORTF. Et qui voulait sa peau ? Pas les politiques, comme aujourd'hui, au contraire. C'était les contestataires, mais d'abord les journalistes et les producteurs de l'ORTF, ceux qui faisaient la télé de 68. À mon avis, c'est le plus grand ratage de l'histoire de la télévision française. Je dirais même à l'inverse que la télévision française, c'est l'un des plus gros et seuls ratages de mai 68. Je vais vous expliquer pourquoi : le mouvement étudiant et de contestation en général a été minorisé, ignoré par la télévision française à ce moment-là. Ça a commencé par un reportage du magazine Panorama – l'équivalent de notre Envoyé Spécial d'aujourd'hui – qui a été purement et simplement censuré par le pouvoir. À ce moment-là, les piliers de l'ORTF que sont les Pierre Desgraupes, les Desnoyers, les Philippe Labro et toute une cohorte de journalistes qui les ont suivis, vont poser leur préavis de grève. Ils ne sont pas les seuls, même les grandes vedettes de l'époque, comme Léon Zitrone, vont le faire aussi. Du coup, 68 à la télévision française, ce sera un écran noir. C'est la radio qui sera le média de 68. C'est un peu la dernière fois que la radio a été le média d'un grand événement, qu'un pays entier a l'oreille collée au transistor, car l'année d'après, l'homme va marcher sur la lune, et ce sera un grand événement télévisé.

Il faut savoir qu'en 68, déjà 6 foyers sur 10 sont équipés d'une télévision. Il s'ensuit une grève de 7 semaines, 53 jours, qui évidemment n'ont servi à rien. Ce n'est pas la plus grande grève de l'audiovisuel public… À Radio France, on a fait mieux il y a 3 ans. Mais c'est la plus grande grève de la télévision. En cause évidemment, l'émancipation de l'info, et cela n'a pas été compris du tout par le public français. Ensuite, il y a eu une purge invraisemblable, tous les grévistes et même les stars, dont Zitrone, ont été mutés, placardisés, virés. Et quand je vois l'émotion que ça a été parmi les journalistes avec ce que Vincent Bolloré a fait de la chaîne d'info continue iTélé, à l'époque au contraire, tout cela était vécu dans une indifférence générale.

Ensuite, il ne s'est plus rien passé. La télévision française est redevenue le porte-voix du pouvoir gaulliste, une information aux ordres : elle a échoué à couvrir et à faire vivre 68, 68 a échoué à réformer l'info et à faire comprendre à quel point une info indépendante et une télévision publique indépendante, ça s'impose comme un des piliers de la démocratie.

Faut-il fermer aujourd'hui notre télé ? Sincèrement, je ne le crois pas. Je dirais même qu'aujourd'hui, une grande partie de la population a éteint la télé. Ce sont les jeunes, qui ont détaché leurs yeux pour les porter vers d'autres réseaux d'information. Très souvent, cela vire au désastre. Je ne fais pas de la télé un horizon indépassable, je pense qu'on vit très bien sans, il faut savoir l'éteindre, il faut savoir regarder autrement. Je suis la première tous les jours sur France Inter à décoder et à critiquer l'infantilisation du téléspectateur, la simplification des discours, la course au buzz, au clash, tout ce qui empêche l'apprentissage et la réflexion, et à pointer l'effroyable manque d'inspiration de la télévision aujourd'hui qui ne fait que se recycler, se répéter, malgré la démultiplication des chaînes. Il n'empêche que je ne partage pas du tout le constat définitif d'un certain Michel Onfray, par exemple, qui martèle que la télé est devenue une arme de destruction massive de l'intelligence. D'abord parce que Michel Onfray assène lui que la télévision était bien meilleure en noir et blanc et qu'elle conservait tout son charme. Avec tout ce que je viens de vous dire sur l'ORTF, il faut être fou pour être nostalgique, même s'il y a eu de très grands pionniers. Néanmoins, il faut que vous sachiez que nos chaînes publiques qui ne sont jamais aussi menacées qu'aujourd'hui, elles financent chaque année 1000 heures de documentaires, et que sans France 2, France 3, Arte, ni France 5, les documentaires de Rithy Panh sur le génocide cambodgien, de William Karel sur l'extermination des Juifs d'Europe, de Patrick Rotman sur la politique française ou sur la guerre d'Espagne, de Jean-Michel Carré, de Jean-Xavier de Lestrade, de Virginie Linhart sur l'université de Vincennes, d'Alice Diop sur l'hôpital de Bobigny, de Manon Loizeau sur le viol des femmes en Syrie, n'existeraient pas.

Sachez qu'il y a de très nombreux pays en Europe où la télévision ne finance plus le documentaire. Pour un public très érudit, cultivé, dont vous faites sûrement partie, ce n'est pas un problème. Mais je vais vous donner mon exemple, j'ai fait 5 années d'étude, je me suis arrêtée au moment de passer l'agrégation de philosophie que je n'ai pas passée car je suis rentrée dans une rédaction, j'ai arrêté de faire de l'histoire au lycée. Personne ne m'avait raconté l'histoire de Byzance. Je ne savais rien du Moyen-Âge. Quasiment rien sur le 19e siècle, ni sur la IIIe république, la guerre d'Indochine... Tout ça, je l'ai appris en regardant des documentaires, en invitant des documentaristes à la télé. Qui a jeté un œil récemment sur la série de Patrick Boucheron financée et diffusée sur Arte sur les grandes dates de l'histoire ? Je prends l'histoire car c'est extrêmement simple comme mécanisme de transmission de savoir, mais le documentaire à mon avis, sur tous les sujets, la science, la politique, la société, sur la culture, constitue un genre majeur au cœur du sujet qu'on débat aujourd'hui, c'est-à-dire « ouvrir les yeux ». On peut parler d'investigation, d'enquête journalistique. Quelles sont les chaînes qui aujourd'hui permettent l'investigation sur des sujets extrêmement sensibles, comme le font les équipes de Cash Investigation sur France 2 ? Pas les chaînes privées. Ça devient un enjeu d'information crucial et très grave.

On peut parler de fiction aussi, chers amis, car la télévision produit des regards, et ce faisant, du sens. Je ne crois pas que les fictions de Bruno Dumont ou de Laetitia Masson nous ferment les yeux. On va parler enfin du cinéma, avec l'exemple d'Arte, qui est un tout petit budget, quelques millions d'euros par an. Avec cela, il y a trois extraordinaires documentaires qui sortent chaque année en salle de cinéma et qui sont ensuite récompensés dans des festivals du monde entier, à Cannes, Berlin, Locarno... Il y a aussi des premiers films, le cinéma de Patrice Chéreau, d'Amalric, de Valéria Tedeschi-Bruni, de Léos Carax, de Stéphane Brizé. Il y a aussi des films étrangers. Est-ce que vous savez que, sans la télévision publique, il n'y aurait plus de cinématographie européenne ? Qu'il n'y aurait plus les films de Michael Haneke, de Paolo Sorrentino, de Ken Loach, des frères Dardenne ? Tout cela, on ne le dit pas assez. Les Chinois, les Iraniens, comme Jafar Panahi, font du cinéma grâce à la télévision française. Peut-être que le choix de France Télévision est un peu moins sélectif que celui d'Arte, mais cela n'a rien à voir avec les choix que font TF1 et M6 quand ils financent du cinéma.

Je prends simplement l'exemple de la Suisse. Il n'y a pas longtemps, il y a une citation citoyenne qui a mobilisé le pays. Elle avait un slogan, « No billag » (plus de redevance). Il a été proposé par 3 jeunes libertariens, la logique était très simple : aujourd'hui, chacun a les moyens de consommer ce qu'il veut. Moi je regarde du porno, toi tu regardes de la série, toi du sport, toi de l'info et tu as tout à la demande sur internet. Il n'y a donc plus de raison pour que je paie pour ce que je ne regarde pas. Ça a mobilisé le pays et donné des débats passionnants sur ce qu'est la télévision, et son rôle, pendant des mois. La redevance a été sauvée de justesse. Sachez que dans le pays juste à côté de nous, on a failli ne plus avoir de chaînes publiques, de radios publiques, et ne même plus avoir de télévision locale qui dépendait des subventions. Tout un pays s'est demandé : à quoi peut servir la télé ? Elle peut servir de lien social. C'est un moyen de production culturelle.

Alors oui, je suis d'accord avec vous, que la télévision française soit encore aujourd'hui le premier loisir des Français, c'est un problème : 3h30 de télévision consommées en France par personne et par jour, c'est énorme. Ça veut dire que pour les plus âgés, les plus démunis ou ceux qui sont les plus éloignés des centres urbains, les politiques culturelles d'aménagement du territoire ont démissionné. La télévision ne doit pas se substituer à ça, je suis la première à le dire. S'il y a une utopie aujourd'hui, c'est pourtant celle d'avoir un service public de l'audiovisuel qui soit doté financièrement, qui soit créatif, exigeant, qui laisse une vraie part aux auteurs car, à travers leur regard, c'est la pensée qui se développe. Cette utopie, elle est aujourd'hui plus que menacée par les pouvoirs publics. Donc oui, c'est une utopie. » 

 

 Photo : Sonia Devillers © Cedric Cannezza
Enregistrement : Ground Control