Ernst Hillebrand : « Les sociaux-démocrates ont délaissé le combat en faveur de la justice sociale »

Ernst Hillebrand : « Les sociaux-démocrates ont délaissé le combat en faveur de la justice sociale »

Pour le politologue allemand Ernst Hillebrand, les partis sociaux-démocrates sont victimes de la mondialisation et de l'apparition de nouveaux clivages politiques.

Ernst Hillebrand est politologue spécialiste du centre gauche européen et directeur du bureau de la Fondation Friedrich Ebert à Rome.

 

De la France à l’Allemagne, des Pays-Bas à l’Autriche, en passant par la Hongrie, la République tchèque ou la Grèce, les sociaux-démocrates enchaînent les déroutes électorales depuis plusieurs années. Comment expliquez-vous une telle faillite ?

Ernst Hillebrand : Cette immense perte d’adhésion aux courants sociaux-démocrates est liée à l’apparition d’un nouveau clivage qui marque de plus en plus le paysage politique des sociétés occidentales. À l’opposition classique gauche-droite, à forte connotation socio-économique, s’est substituée une opposition entre les tenants d’un monde ouvert et celui d’un monde fermé. Mais, à cette expression, je préfère la distinction anywheres-somewheres, formulée par l’écrivain britannique David Goodhart. L’expression même le dit, deux visions du monde s’opposent : il y a, d’un côté, des gens géographiquement mobiles, les anywheres, qui pensent pouvoir réussir partout grâce à leur capital social et culturel, et, de l’autre, ceux qui se sentent fortement attachés à un lieu social et culturel spécifique, les somewheres. Les premiers correspondent à une classe d’électeurs dite « progressiste », tandis que les seconds expriment un besoin de solidarité locale et nationale et revendiquent un attachement à leur communauté d’origine. Ce nouveau clivage éclate l’alliance politique des classes populaires et moyennes sur laquelle le courant social-démocrate a historiquement bâti son succès. Les partis sociaux-démocrates n’ont pas su renouveler leur discours en conséquence. Ils continuent comme avant, essayant de parler en même temps à deux électorats qui ne s’allient plus mais s’opposent.

Faut-il y voir également l’épuisement programmatique des partis sociaux-démocrates ?

La social-démocratie a délaissé le combat en faveur de la justice sociale et économique. En souscrivant au libéralisme économique et à l’idée d’une « globalisation heureuse », elle a saboté ses propres outils de politique économique et sociale. L’idéologie ultralibérale réduit a minima le rôle de l’État et baisse les fiscalités. Or, la social-démocratie, c’est tout le contraire ! Un État fort et actif, une fiscalité solide et une redistribution des richesses effective. La social-démocratie doit donc opérer une réorientation de la critique d’un capitalisme « sans frontières » qui ne profite pas à ses bases électorales historiques.

Le problème est-il seulement économique ?

Non. Le scepticisme des couches populaires s’exprime plus fortement encore sur le front culturel. À l’excès de libéralisme économique s’ajoute un libéralisme sociétal qui ne passe plus au sein d’une partie de l’électorat traditionnel de la gauche. La social-démocratie a refusé d’entendre l’inquiétude de ceux qui voient disparaître des valeurs traditionnelles auxquelles ils sont encore attachés (la famille, le quartier, la nation). Elle a sous-estimé la dynamique et la virulence des conflits liés à l’immigration. En niant cette dimension culturelle durant des années, la gauche a refusé de répondre aux bouleversements identitaires liés à la mondialisation. Les nationalistes et les populistes de gauche prospèrent précisément sur ce silence.

 

À lire aussi : Congrès du PS : le déclassement est le meilleur moment pour tout repenser

 

Propos recueillis par Simon Blin.

Photo : Meeting du Pasok en Grèce © Michael Debets/Citizenside/AFP