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Ernst Hillebrand : « Les sociaux-démocrates ont délaissé le combat en faveur de la justice sociale »

Written by Simon Blin | Jan 27, 2018 9:34:50 AM

Ernst Hillebrand est politologue spécialiste du centre gauche européen et directeur du bureau de la Fondation Friedrich Ebert à Rome.

De la France à l’Allemagne, des Pays-Bas à l’Autriche, en passant par la Hongrie, la République tchèque ou la Grèce, les sociaux-démocrates enchaînent les déroutes électorales depuis plusieurs années. Comment expliquez-vous une telle faillite ?

Ernst Hillebrand : Cette immense perte d’adhésion aux courants sociaux-démocrates est liée à l’apparition d’un nouveau clivage qui marque de plus en plus le paysage politique des sociétés occidentales. À l’opposition classique gauche-droite, à forte connotation socio-économique, s’est substituée une opposition entre les tenants d’un monde ouvert et celui d’un monde fermé. Mais, à cette expression, je préfère la distinction anywheres-somewheres, formulée par l’écrivain britannique David Goodhart. L’expression même le dit, deux visions du monde s’opposent : il y a, d’un côté, des gens géographiquement mobiles, les anywheres, qui pensent pouvoir réussir partout grâce à leur capital social et culturel, et, de l’autre, ceux qui se sentent fortement attachés à un lieu social et culturel spécifique, les somewheres. Les premiers correspondent à une classe d’électeurs dite « progressiste », tandis que les seconds expriment un besoin de solidarité locale et nationale et revendiquent un attachement à leur communauté d’origine. Ce nouveau clivage éclate l’alliance politique des classes populaires et moyennes sur laquelle le courant social-démocrate a historiquement bâti son succès. Les partis sociaux-démocrates n’ont pas su renouveler leur discours en conséquence. Ils continuent comme avant, essayant de parler en même temps à deux électorats qui ne s’allient plus mais s’opposent.

Faut-il y voir également l’épuisement programmatique des partis sociaux-démocrates ?

La social-démocratie a délaissé le combat en faveur de la justice sociale et économique. En souscrivant au libéralisme économique et à l’idée d’une « globalisation heureuse », elle a saboté ses propres outils de politique économique et sociale. L’idéologie ultralibérale réduit a minima le rôle de l’État et baisse les fiscalités. Or, la social-démocratie, c’est tout le contraire ! Un État fort et actif, une fiscalité solide et une redistribution des richesses effective. La social-démocratie doit donc opérer une réorientation de la critique d’un capitalisme « sans frontières » qui ne profite pas à ses bases électorales historiques.

Le problème est-il seulement économique ?

Non. Le scepticisme des couches populaires s’exprime plus fortement encore sur le front culturel. À l’excès de libéralisme économique s’ajoute un libéralisme sociétal qui ne passe plus au sein d’une partie de l’électorat traditionnel de la gauche. La social-démocratie a refusé d’entendre l’inquiétude de ceux qui voient disparaître des valeurs traditionnelles auxquelles ils sont encore attachés (la famille, le quartier, la nation). Elle a sous-estimé la dynamique et la virulence des conflits liés à l’immigration. En niant cette dimension culturelle durant des années, la gauche a refusé de répondre aux bouleversements identitaires liés à la mondialisation. Les nationalistes et les populistes de gauche prospèrent précisément sur ce silence.

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