Six choses à savoir sur l'hospitalité

Six choses à savoir sur l'hospitalité

En juin 2017, Emmanuel Macron affirmait que nous « devons hospitalité et humanité aux réfugiés ». La semaine dernière, le président de la République nous mettait néanmoins en garde contre « tous faux bons sentiments ».

Anne Gotman, directrice de recherche émérite au CNRS et autrice du Sens de l’hospitalité (aux Presses universitaires de France), nous apporte son éclairage sur l'hospitalité.

 

1. Qu'est-ce que l’hospitalité ?

Dans son acception courante, l’hospitalité renvoie à une qualité individuelle innée. Mais il n’en est rien. Il existe des personnalités altruistes portées en toutes circonstances à privilégier autrui plutôt qu'eux-mêmes et pour qui le souci de soi est indissociable du souci d’autrui. Le plus souvent, cette disposition remonte aussi loin que leurs souvenirs. L’hospitalité est donc avant tout une pratique sociale permettant à des individus et à des familles de lieux différents de faire société, de se loger et de se rendre des services mutuellement et réciproquement.

2. Existe-t-il une crise de l’hospitalité en France ?

Il est difficile de répondre, car il n’existe pas d’outil pour mesurer l’hospitalité. Au sens propre, elle est l’espace fait à l’autre : comment des membres laissent une place à des non-membres. Donc l’hospitalité est intrinsèquement une situation de crise, une épreuve. Cela dit, on constate l’existence d’une crise de l’accueil et une crispation hexagonale sur la question migratoire. Ce qui constitue un vrai paradoxe au vu du peu de migrants que l’on accueille. A contrario, l’Allemagne n’a pas connu ce phénomène, car il y a eu un entraînement politique et l’affirmation d’une volonté hospitalière au plus haut sommet de l’État.

3. Sommes-nous moins hospitaliers quand la différence culturelle est importante ?

La question est : à qui incombe-t-il de prendre en charge la différence ? Plusieurs postures existent : les plus extrêmes consistent soit à ignorer presque tout de la personne qu’on accueille, soit à abandonner nos propres coutumes pour se faire autre. Entre ces deux attitudes opposées, l'hôte doit chercher un compromis en déterminant ce dont lui-même ainsi que la personne accueillie peuvent se départir et ce qu’ils ne peuvent céder. Et dans l’échelle d’acceptation des différences, les divergences culturelles sont « traitables » car elles sont déterminées, stables et circonscrites. À l’inverse, les différences liées à la personnalité constituent des éléments sur lesquels l’individu occidental contemporain aura moins tendance à céder.

4. Pourquoi certains deviennent hospitaliers ?

Les motivations sont plurielles : la tradition familiale, le besoin d’authenticité et de socialisation, ou encore la pratique du déracinement et de l’exil. De manière générale, l’hospitalité implique l’exercice de la générosité. Ce que l’on doit à l’autre est aussi ce que l’on se doit à soi-même, c’est le désir de l’autre qui est mobilisé dans l’aventure hospitalière. La solidarité avec l’être humain bafoué dans sa dignité porte d’autant plus à l’hospitalité que celle-ci repose sur un rapport interpersonnel direct. Il veut s’impliquer personnellement et trouver dans la relation à l’autre un sens existentiel que le matérialisme peine à lui apporter.

Réciprocité, partage, sentiment d’injustice sociale, engagement humanitaire : ces valeurs collectives alimentent les pratiques de l’hospitalité tout en leur donnant un sens.

5. Sont-ils les « héros » des temps modernes ?

Les personnes hospitalières estiment qu’elles ne font que pallier l’affaiblissement des réseaux intermédiaires entre la famille et l’État. Elles ne se considèrent pas comme des héros mais revendiquent leur normalité en refusant de voir dans leur action une qualité distinctive. C'est l’affirmation d’une norme sociale.

« En quoi suis-je concerné par la vulnérabilité d’autrui, en quoi suis-je partie prenante de sa situation ? » C’est à cette question que ces personnes répondent en pratiquant l’hospitalité.

6. L’aide sociale ou humanitaire est-elle une forme d'hospitalité ?

L’hospitalité en tant qu’obligation librement consentie appartient à la sphère du don – et donc ni à l’État ni au marché. Pourtant, on assiste à un mouvement général d’étatisation et de marchandisation de l’hospitalité. En effet, la législation sur les étrangers fait souvent référence à la notion d’hospitalité, mais cette « hospitalité d’État » opère unilatéralement. L’appellation pose donc problème. De même, « l’hospitalité marchande » échappe à la règle de la gratuité et de la réciprocité différée, raison pour laquelle l’utilisation du terme peut être ici aussi considérée comme impropre. 

 

Propos recueillis par Pierre Bussière.

Photo © YANN COATSALIOU / AFP