« Simone de Beauvoir a choisi son destin »

« Simone de Beauvoir a choisi son destin »

À l'occasion de l'anniversaire de la naissance de Simone de Beauvoir le 9 janvier 1908, Google dédie un doodle à l'auteur de Mémoires d'une jeune fille rangée. Le Magazine Littéraire lui avait consacré un dossier en 2008, découvrez ici un entretien avec Danièle Sallenave.

Simone de Beauvoir s'est engagée dans tous les domaines de la vie avec une énergie farouche et une grande soif de liberté. Elle fut un véritable «Castor de guerre», selon l'expression de Danièle Sallenave, qui vient de lui consacrer une biographie unique en son genre. (Entretien réalisé en 2008 dans le numéro 471 consacré à Simone de Beauvoir)

 

Le Magazine littéraire . Vous publiez Castor de guerre, Un portrait de Simone de Beauvoir. Une nouvelle biographie?

Danièle Sallenave. Oui, et surtout par sa méthode. J'ai voulu inverser le chemin, partir de l'oeuvre pour en dégager la femme complexe, multiple qu'elle a été, derrière celle qu'elle a voulu être. J'appartiens à la génération pour laquelle Simone de Beauvoir a incarné une figure tutélaire, pour son trajet de femme, ses enga-gements, Le Deuxième Sexe , ses interventions au moment de la guerre d'Algérie. J'avais 20 ans lors des grandes manifestations et ç'a été pour moi le début d'une prise de conscience sur la nécessité d'une intervention des intellectuels. Des années plus tard, j'ai voulu comprendre cette figure majeure. Je me suis donc interrogée sur les moyens de l'approcher. J'ai décidé de l'aborder par ses Mémoires . C'est un travail fascinant de la suivre depuis les premiers mots des Mémoires jusqu'aux derniers de La Cérémonie des adieux . Simone de Beauvoir y développe un discours séduisant, puissant, presque dominateur. Il faut donc rassembler toutes ses forces pour lui résister et comprendre pas à pas comment elle compose ses Mémoires . À chaque moment des Mémoires, je les ai confrontés avec le reste de son oeuvre, les romans, la correspondance. Et aussi l'histoire, l'histoire du xxe siècle, la montée du nazisme, la drôle de guerre, l'Occupation, les lendemains de la guerre. Dans un dialogue extrêmement vif, sans craindre de lui porter la contradiction - ce que je n'aurais peut-être pas osé faire de son vivant.

Simone de Beauvoir n'est pas exactement avant guerre la plus sensible aux événements politiques. Vous montrez d'ailleurs comment chez elle tout doit passer par les mots. Il y aurait donc un paradoxe à parler comme vous le faites de cette confrontation à l'Histoire, paradoxe qu'éclaire le titre de votre livre, Castor de guerre, Un portrait de Simone de Beauvoir. Vous faites en effet de Simone de Beauvoir une combattante de tous les instants, dans tous les domaines. « Castor de guerre », c'est l'engagement mais pas au sens où on l'entend généralement.

C'est plus large. On le sent dans les Cahiers de jeunesse qu'elle a tenus de fin 1926 à fin 1930. Vivre, aimer, faire des études, rien ne doit être laissé au hasard. Tout fait l'objet d'un projet et d'un retour sur soi. Elle veut être ce « Castor de guerre » dès l'âge de 18 ans. Elle s'engage passionnément dans ses études, découvre la philosophie, veut tout apprendre. Il lui faut en toutes choses être authentique, sans complaisance. Les engagements politiques au sens sartrien du terme viennent donc s'inscrire dans le cadre d'un engagement qui englobe tous les aspects de la vie. En ce sens, elle est plus radicale que Sartre.

Vous montrez une Simone de Beauvoir mue par la volonté de faire triompher la liberté sur la nécessité. D'où l'importance des périodes charnières 1929-1930, 1947-1950 qui paraissent en quelque sorte distendues dans votre livre et créent des situations-tensions.

Voilà quelqu'un qui a dès 18 ans la vision de ce que devait être sa vie et qui rencontre tout de suite des épreuves au sens le plus personnel et le plus profond du terme. Première épreuve : le couple dans lequel elle craint de perdre son indépendance, puis la solitude, lorsqu'elle part seule enseigner à Marseille, enfin la mobilisation qui la sépare de Bost et de Sartre. Jusque-là encore absorbés dans la construction de leur propre monde, Beauvoir et Sartre avaient plutôt vu les choses de loin, comme à travers une vitre. C'est alors que l'Histoire lui inflige les plus rudes épreuves, la guerre, l'effondrement brutal de la France, les débuts de l'Occupation qu'elle ressent comme une perturbation de sa vie. Elle aborde cette période dans une sorte de flottement douloureux. Il lui faut reprendre les choses en main, les « reprendre dans la liberté ». Elle veut être à la hauteur de l'événement, qu'il soit politique ou personnel même si ce n'est pas toujours possible. Son engagement est un engagement existentiel constant. D'où cet état de tension, d'alerte permanente.

Votre livre jette un autre éclairage sur les années 1950 car vous montrez que l'engagement politique est un peu second et arrive aussi bien par Nelson Algren que par Sartre. Le rapport à la politique se vit à travers la construction de sa propre existence.

Avec Algren, elle découvre la réalité des quartiers sordides de Chicago, une vie mêlée avec celle des marginaux. Quelque chose d'autre encore que le rejet du modèle français bourgeois traditionnel, qu'elle partage avec Sartre. Elle accompagne celui-ci dans les engagements de la guerre froide car elle y trouve quelque chose qui est à la mesure de sa vision radicale de l'existence. Il y a dans Le Deuxième Sexe un chapitre où elle rend hommage à la passion de l'Absolu des grandes mystiques. Cet appétit d'absolu va être comblé par l'idée de Révolution, le sentiment d'assister à l'éclosion d'un monde nouveau.

N'avez-vous pas cherché à retrouver dans le travail d'écriture les émotions et les sentiments que suscitent les événements historiques ?

L'engagement en faveur des prolétaires, des exploités, est plus que légitime à mes yeux. Le problème, c'est que dans une époque qui radicalisait à l'extrême les antagonismes, ils ont fait le pari d'apporter un soutien, critique sans doute, à des régimes totalitaires. Et qu'ils l'ont perdu. C'est la tragédie de ces intellectuels, les derniers sans doute de cette espèce. Restent l'audace, l'intrépidité d'un Castor qui, bien que femme, a osé entrer dans l'Histoire en train de se faire, aller en toucher le coeur brûlant.

Vous décrivez le bonheur des choses chez Beauvoir, son goût pour la vie, très loin de l'intellectuelle un peu froide sous les traits de laquelle on la dépeint souvent.

C'est une femme qui est dans une intensité totale, qui éprouve un appel incroyable vers la vie sensible, les couleurs, les nourritures, les corps. Mais en même temps - et c'est ce qui fait la puissance vitale de son engagement - elle vit en permanence l'angoisse et l'horreur de l'anéantissement. C'est ce qui lui donne cette énergie hors du commun. Elle se jette en permanence dans le monde sans jamais chercher à apaiser les choses.

Sauf à la fin du livre où vous terminez sur un apaisement.

Il y a des moments d'apaisement chez elle mais ils sont relativement rares. Pourquoi ? Ce n'est pas la psychanalyse en tout cas qui peut y répondre... Tout est dans son oeuvre. Le goût du bonheur, et des moments de profonde mélancolie. Comme chez Anne dans Les Mandarins . J'attache beaucoup d'importance aux romans qui éclairent la figure de Beauvoir. J'y ai découvert des personnages de femmes qui la rendent plus complexe, plus ambivalente. Ce n'est pas elle qui explique ses personnages, ce sont les personnages qui la révèlent, elle, Beauvoir.

Vous montrez que dans la construction du couple, c'est elle et non pas Sartre qui dispose.

Compte tenu de la condition des femmes de l'époque, elle considère le mariage, les enfants, comme des engagements lourds de conséquences, pour Sartre, ils n'auraient pas le même poids.

Simone de Beauvoir écrit en quelques années Le Deuxième Sexe , Les Mandarins , et les Mémoires ; « elle a choisi son destin contre son amour ». Qu'entendez-vous par là ?

Son destin, elle se l'est fixé quand elle a rencontré Sartre, ce destin de femme qui construit entièrement son existence en refusant les conventions. Et qui la laisse libre pour sa vocation première, écrire. Lorsqu'elle rencontre Algren, elle aurait pu choisir cet amour-là. La guerre, elle la mène aussi contre elle-même. Pour elle, la ligne doit être droite, le trajet de sa vie doit être un trajet exemplaire et en un sens les Mémoires y contribuent par leur construction elle-même.

Que signifie alors la formule : « Jamais je n'ai souffert d'être une femme » que l'on trouve dans une lettre à Algren du 2 janvier 1948 ?

C'est vrai. Jusqu'au moment où elle commence à écrire Le Deuxième Sexe, elle n'avait même pas pris conscience de ce qu'il y avait de particulier dans le fait d'être une femme. Et pourtant, dans toutes les années de sa jeunesse, de sa formation, elle a forcément combattu en tant que femme. Contre le destin « fangeux » que lui traçaient sa naissance, sa famille.

Quel est le livre de Simone de Beauvoir qui a le plus compté pour vous ?

Les Mémoires d'une jeune fille rangée . C'est un livre littérairement magnifique. Je l'ai lu à 20 ans avec le sentiment qu'il y avait là un modèle de liberté. Le Deuxième Sexe m'a aidée à formuler, à penser l'émancipation des femmes mais c'est dans Mémoires d'une jeune fille rangée que j'ai trouvé ce goût de la liberté, de se vouloir, de se choisir. Et je demeure en accord avec elle sur l'idée universaliste. Je ne nie pas l'importance de la différence des sexes mais je reste très réservée sur l'idée de valeurs proprement féminines.

Votre portrait s'achève sur l'idée qu'« un autre peut commencer ».

Oui, car chaque nouvelle lecture est créatrice. Mon livre est un éloge de la lecture. Lire et savoir lire, c'est s'impliquer, avec tout ce qu'on est. Et dévoiler, faire sortir des choses. Souvent à partir d'un simple mot. Un exemple. Simone de Beauvoir a toujours adoré la musique mais note qu'il y a là une sorte de « supercherie ». Au sens étymologique, ce mot signifie « prendre de l'emprise sur quelqu'un ». Or, s'il y a bien une chose que le Castor ne supporte pas c'est que quelque chose s'empare d'elle. Voyez comme un petit détail révèle beaucoup. Le seul moment où elle accepte d'être emportée, c'est dans ce qui est à mes yeux son plus grand livre, Une mort si douce . Il se déroule dans un style castorien typique, « ma mère a bien l'âge de mourir », jusqu'au moment où tout change, à la vue de la bouche avide de sa mère mourante. Elle a alors cette formule magnifique « quelqu'un d'autre que moi pleurait en moi ». Il n'y a pas de dureté chez le Castor mais de la rigueur, qu'elle veut d'abord s'imposer à elle-même... Et tout d'un coup cela dérape, parce qu'elle se trouve face à la faiblesse absolue. Cela pourrait être chez l'animal, mais elle n'aime pas « les bêtes », ou chez les très petits enfants, qui ne l'intéressent pas. C'est la farouche volonté de vivre de la mère mourante qui la « déchire de compassion ». De même, on la sent fascinée par ces personnages de femmes délirantes, qui fabulent sur leur amour perdu car elle sent que c'est en chacun de nous. D'où l'exigence d'une volonté forte, peut-être pour se prémunir. Je cite une phrase qu'on trouve dans les Cahiers : « Je construirai une force où je me réfugierai à jamais. » Cette « force », c'est son oeuvre. Une oeuvre de première importance. Une des très grandes oeuvres du xxe siècle.

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Photo : Simone de Beauvoir © MICHELE BANCILHON/Via AFP

Castor

Ce surnom, traduction de l'anglais, fut donné à Beauvoir par René Maheu à l'époque où elle fit la connaissance du groupe des trois normaliens, Nizan, Maheu, Sartre. Beaver = Beauvoir. « Les castors vont en bande et ils ont l'esprit constructeur », lui expliqua un jour René Maheu à la Bibliothèque nationale. L

Les « Mots de Beauvoir » ont été rédigés par Perrine Simon-Nahum

Mémoires d'une jeune fille rangée

Si j'avais souhaité autrefois me faire institutrice, c'est que je rêvais d'être ma propre cause et ma propre fin je pensais à présent que la littérature me permettrait de réaliser ce voeu. Elle m'assurait une immortalité qui compenserait l'éternité perdue ; il n'y avait plus de Dieu pour m'aimer, mais je brûlerais dans des millions de coeurs.