Silvio Berlusconi, père spirituel de Donald Trump

Silvio Berlusconi, père spirituel de Donald Trump

Aussi improbable soit-il, l'ancien Premier ministre est, à 81 ans, le favori des élections italiennes de ce dimanche 4 mars. Entre richesse ostentatoire et rutilante, arrogance, mépris des institutions et sexisme, il est le premier à avoir incarné le « président-entrepreneur » sur le registre « amour, gloire et argent ». Donald Trump n'en est que le plus illustre promoteur. Par Pierre Musso, philosophe, professeur en sciences de l’information et de la communication à l'Université Rennes.

Silvio Berlusconi semble « inoxydable ». Tout le monde le croyait « fini » en politique depuis sa sortie du pouvoir fin 2011, après les frasques du Rubygate, ses affaires et ses condamnations. Mais, force est de constater qu'à 81 ans, l'homme d'affaire italien demeure au centre de la vie politique de son pays.

Alors qu’avant 1990, les gouvernements italiens ne duraient que quelques mois, Silvio Berlusconi est resté au pouvoir plus de 3300 jours, soit le record absolu de longévité pour un chef de gouvernement depuis l’après-guerre en Italie. Comment expliquer un tel phénomène parfois nommé le « Ventennio Berlusconiano », référence au Ventennio fasciste ?

Le berlusconisme ne peut être réduit ni à une telle comparaison anachronique, ni à une variante du populisme, terme vague qui, au mieux, définit un style politique. On pourrait plutôt le qualifier de « césarisme régressif » (Antonio Gramsci).

Création de « Forza Italia »… à partir de sa régie publicitaire

En fait, il convient d’explorer l’énigme Berlusconi à trois niveaux : politique, symbolique et culturel. En premier lieu, Silvio Berlusconi introduit une forme d’innovation politique. Le berlusconisme est né dans le contexte de la chute du mur de Berlin et de l’enquête « Mains propres » qui décima tous les grands partis politiques, créant un vide politique : l’effondrement du grand adversaire « communiste » en Europe et de la dualité communistes/démo-chrétiens qui dominait la péninsule depuis l’après-guerre. Dans cette conjoncture particulière, il a créé son parti Forza Italia fin 1993, à partir de sa régie publicitaire. Il transforme alors une entreprise avec ses directeurs et ses vendeurs en candidats, puis en élus de la République. Ce parti, dont il est le propriétaire, est un parti-entreprise qui transfère d’un coup toutes les techniques de marketing et de communication dans le champ politique. Tout se passe comme s’il s’agissait de vendre un nouveau produit, à savoir Berlusconi lui-même comme une incarnation de l’Italie.

Dès le début, il réunit autour de son parti, plusieurs autres partis de droite du Nord et du Sud pour réaliser une unité nationale fictive. Il gagne ainsi trois fois les élections législatives (1994, 2001 et 2008) et devient trois fois Premier ministre. En 2013, il est battu de peu par la coalition de centre-gauche, puis condamné dans une affaire liée à son activité de chef d’entreprise, déchu de son siège de sénateur et déclaré inéligible jusqu’en 2019. Toutefois, il conduit aujourd’hui la campagne électorale d’une coalition de droite aux législatives du 4 mars. 

Un entrepreneur vendeur de rêve

Deuxième fait marquant, il importe en politique la symbolique de l’entreprise. Avant d’entrer en politique et de « descendre sur le terrain », le Cavaliere fut durant trente ans un homme d’entreprise dans l’immobilier et la télévision commerciale. Il a construit un empire, la Fininvest, regroupant de nombreuses sociétés dont trois chaînes nationales de télévision. Il préside aussi le club de foot du Milan AC, ce qui le rend très populaire au pays du Totocalcio et des tifosi (supporters) dont le slogan est « Forza Italia ». Il a ainsi vendu du rêve voire, selon ses détracteurs, « du vent » : des appartements sur plan, l’espoir de réussite sociale avec la télé-réalité, et surtout des émissions de divertissement et des séries télévisées. Dans toutes ses activités, il manie l’imaginaire populaire. Le « rêveur pragmatique », comme il se définit, est un praticien du storytelling et un maître de la théâtralisation, à commencer par la promotion de son image personnelle.

Il a non seulement transformé la politique italienne mais surtout les mentalités et l’imaginaire collectif. Dans un pays longtemps dominé par les visions du monde catholique et communiste, il construit une nouvelle hégémonie culturelle issue de l’entreprise et du management qui légitime l’omniprésence et l’omnipotence de celui qui l’incarne.

Le berlusconisme s’est instillé dans l’imaginaire italien, tantôt comme un rêve (réussite, richesse, bonheur, etc.), tantôt comme un cauchemar (vulgarité, scandales, sexisme), sur un mode émotionnel et passionnel. D’un côté, le Cavaliere incarne « l’anomalie italienne », car seul dirigeant politique d’une grande démocratie à concentrer un tel empire médiatique, et d’un autre côté, il importe le rêve de réussite du self-made-man devenu richissime dans l’espace public et le champ politique. Il s’est présenté comme « le PDG de l’Italie » ou le « président-entrepreneur ». Il s’est défini comme « l’homme nouveau », venu de l’entreprise, une sorte d’anti-politique en politique. 

« Du caddy à l’isoloir, via le petit écran »

Enfin, le berlsuconisme se caractérise par l’imposition d’un imaginaire néo-télévisuel. Depuis quatre décennies, la télévision berlusconienne accompagne les Italiens dans leur vie quotidienne. Le Cavaliere a introduit en Italie ce qu’Umberto Eco a nommé la « néo-télévision » commerciale opposée à la RAI, télévision publique d’État. La néo-télévision combine l’entertainment, les séries et fictions et surtout le talk show, le soap opera et la télé-réalité, valorisant une relation spéculaire et spectaculaire avec le téléspectateur. Financée par la publicité, cette néo-télévision célèbre les « 3 C » : Consommation, Compassion (par le talk-show) et Compétition (par le jeu et la télé-réalité). Cette culture de l’entreprise néo-télévisuelle est la matrice de la néo-politique de Berlusconi. Il lui a emprunté un langage et des technologies de mise en scène et en récits pour conquérir et exercer le pouvoir. Le personnage « télé-réel » (Georges Balandier) gouverne par les images, les formules chocs et la mise en scène du « corps du chef » marquée par l’obsession capillaire, le sourire et le bronzage permanents ou le culte du jeunisme. Tel un animateur sur un plateau, il demeure au centre du débat public : il est l’objet de toutes attentions et conversations, fussent-elles critiques. Il ne doit jamais laisser indifférent et donc « cliver » sur le mode passionnel. Plaire et séduire ou être rejeté, mais dans tous les cas fasciner. Capter l’attention est la finalité et de la néo-télévision commerciale et du personnage néo-politique pour augmenter son audience et ses recettes publicitaires ou électorales. C’est pourquoi Berlusconi circule de la sphère des images à la sphère marchande : il accompagne le téléspectateur au supermarché puis à l’isoloir. En entrant en politique, Berlusconi n’a fait que pousser à son terme la logique commerciale en traitant le citoyen-électeur comme un téléspectateur-consommateur, c’est-à-dire en gérant son passage du caddy à l’isoloir, via le petit écran. 

L'anti-politique 

Frapper l’œil et assujettir le regard permet de gouverner par la sidération. Le public peut surveiller le leader, comme le héros d’un feuilleton et partager son intimité, ses préoccupations et émotions. Ainsi s’opère une « inversion d’optique sociale ». Le public surveille constamment le leader politique placé sous son regard inquisitorial. Il est un repère : non plus le Père étatique mais le copain cathodique. Berlusconi produit en continu du storytelling sur sa propre vie pour créer un personnage comparable au héros d’une telenovela, proche du sens commun en mêlant vie publique et vie privée. Il inaugure la démocratie du talkshow ou du soap opera sur le registre « amour, gloire et argent ».

Il a aussi importé la contre-programmation du monde de la télévision dans la politique en se tenant toujours « contre » le système, l’État, les partis, voire « contre » les médias. Le berlusconisme est toujours « anti » et positionné « contre » un ennemi plus ou moins fictif (le communisme, la partitocratie ou l’Europe). Il s’est auto-institué comme le politique de l’anti-politique.

Ainsi la longévité politique de Berlusconi résulte de la combinaison réussie de trois facteurs : politique, symbolique et culturel. La conquête de l’hégémonie précède toujours celle du pouvoir, parce que le politique commande par l’imaginaire. L’Italie étant un laboratoire, le modèle berlusconien a désormais essaimé dans de nombreuses démocraties occidentales. Trump aux Etats-Unis, et Babiš en République Tchèque, en sont les plus illustres promoteurs.

 

Photo : Donald Trump © Chris Kleponis/Consolidated News Photos/AFP -  Silvio Berlusconi © Piero CRUCIATTI/AFP