Une semaine symptôme de la frénésie des temps modernes

Une semaine symptôme de la frénésie des temps modernes

Chaque semaine, le Nouveau Magazine Littéraire invite une personnalité à revenir sur l'actualité. Ce dimanche, la chronique de Marc-Alexandre Oho Bambe.

Décrypter le monde. Sentir battre le cœur de la société du spectacle. Humer l’humeur de l’époque opaque. Poser son regard sur l’être et l’étant des choses. Vues et revues.

H&M, tout buzz est bon à prendre

La semaine qui vient de s’écouler, est symptôme de la frénésie des temps modernes. Les hommes politiques et les personnalités tweetent et retweetent, créent polémiques sur polémiques, les marques (ndlr : H&M) bad-buzz à répétition puis s’excusent ou plutôt font semblant. Dans quelques semaines, presque plus personne ne saura ce qu’on a reproché à une certaine marque suédoise. Ce qui restera, c’est qu’on aura parlé d’elle. Gracieusement. Donc, tout buzz est bon à prendre. Frénésie de l’époque. Cynisme aussi.

Fils de pub, je me souviens d’un temps où les créatifs des agences rivalisaient d’inventivité pour participer à la marche de la société, accompagner l’évolution des mœurs, et si certaines campagnes choquaient, interpellaient, c’était souvent dans le sens du progrès. Loin de moi cette idée, « la pub, c’était mieux avant », mais, ayant grandi et travaillé un peu dans ce milieu après mes études, je m’interroge toujours sur ce qui a changé. Hier Toscani bousculait et cela faisait bouger les lignes, couler de l’encre, questionnait les rapports entre les cultures et les peuples, les gens et les genres, aujourd’hui les pubs « marquantes » ont presque toutes le même axe, régressif au possible, à connotation raciste, en rien elles n'élèvent le débat, ni ne portent l’étendard d’une modernité qui pourrait se grandir elle-même en se tenant à la pointe des combats pour la dignité. Et l’égalité.
De toutes et de tous.

En même temps, comme dirait mon ancien patron, le rôle des publicitaires n’est pas de nous élever et nous grandir, mais nous vendre des produits dont nous n’avons pas besoin. En me relisant, je me rappelle pourquoi, pourquoi j’ai quitté la pub. Et ses cibles. Son marché. Son cynisme aussi.

Demander du respect n’est pas du « puritanisme » 

Depuis quelques mois j’écoute des amies, des copines, des femmes que j’aime et admire, et dont certaines ont scandé « Me too », elles aussi. Je les écoute et me remets en question, je me demande si jamais je n’ai failli, manqué de correction, d’élégance, inconsciemment ou consciemment d’ailleurs, je me le demande et je les écoute, encore.

Je pense à elles et à ce qu’elles vivent au quotidien, je pense encore plus à mes filles et à ce poème que je rêve qu’elles se récitent toute leur vie « I am a phenomenal woman », je pense à Maya Angelou, soleil noir, et je réécoute le discours d’Oprah Winfrey aux Golden Globes, et à ces mots « Oprah Présidente » qui ont ouvert la folle séquence médiatique de cette semaine. Alors la tribune des 100 et les interviews de certaines de ses signataires invitées en radios et en télés, me laissent, comment dire ? Circonspect.

J’avoue que la liberté d’importuner, et l’empathie pour les frotteurs du métro aussi. Je ne comprends pas vraiment qu’on puisse en tant que femme, revendiquer le droit d’importuner pour les hommes ou le droit d’être importunée pour toutes les femmes, sans laisser la possibilité d’un autre choix à celles qui revendiquent elles aussi, tout aussi légitimement, à mon humble avis, le droit à la tranquillité. Dans tous les espaces.

Chacun devrait pouvoir vivre, comme il l’entend, le ressent. En son âme et conscience. Et en relation avec les autres.
Et ce n’est pas être puritain que de demander du respect, de la décence, de la correction, osons le mot, de l’élégance et le consentement qui devrait être mutuel. Tout le temps. Dans les relations entre femmes et hommes, au bureau, à la maison, dans la rue, les transports, en soirée, partout.
Et je pense que nous avons une responsabilité collective, le devoir de protéger celles et ceux qui en ont besoin, sont victimes de viol-ences conjugales, sociétales.

Personne ne devrait avoir honte d’être une victime, et personne ne devrait se laisser enfermer dans le statut de victime. Mais pour cela il faut être écouté, entendu, accompagné, être traité avec bienveillance, respecté dans ses silences et dans ses cris, ses appels à l’aide. Soyons d’accord, je ne dis pas, et je ne crois pas que les femmes soient de « petites choses fragiles », je viens même d’une culture où elles sont tout le contraire, les femmes portent la société, elles sont potomitan, au centre. Et les hommes savent, ce qu’ils leurs doivent. Tout.

Pourtant, les questions d’égalité et de domination, les enjeux de pouvoir sont les mêmes qu’ailleurs, exacerbés. Et c’est cela qu’il nous faut combattre, la violence, psychologique, physique — non consentie, je me sens obligé de préciser depuis la fameuse tribune — , combattre la violence. Partout. Tout le temps. Ensemble. Le reste, c’est des problèmes de riches et d’ego démesurés de femmes qui s’expriment au nom d’elles-mêmes et de fantasmes absolument légitimes, mais que tout le monde n’est pas obligé de partager. D’autres, ont envie, besoin peut-être, de sens collectif, pour protéger femmes et hommes. De toute dérive dans nos rapports. 
Frénésie de l’époque. Cynisme aussi.

Trump, fidèle à lui-même

Il y a deux ou trois jours, Trump s’est exprimé.
Pour ne rien dire d’honorable. Ne rien dire d’intelligent.
Ne rien dire de mesuré, d’attentionné, de grand.
Les Américains ont élu un petit président. Raciste. Misogyne.
Ils le savent. Nous le savons. So what ?

Je me dis qu’il y a des êtres qui ne méritent pas nos colères et nos révoltes, nécessaires et précieuses pour grandir. En humanité. 
Et sortir de la nuit.                                      

Survivre est l’œuvre de l’homme sans papiers

2018 se lève. Et se rêve pour les uns.
S’envisage, pour les autres. Militante, combattante.
Il va falloir résister encore, toujours. Refuser d’abdiquer.
Refuser de renoncer à l’intelligence, la justice, l’égalité, la dignité. De toutes et de tous.
Je regarde le monde cette semaine, et bousculé par l’actualité politique en France, je repense à cette conversation avec Léa :
« Qu’ont-ils fait Papa ? » m’a demandé la plus jeune de mes filles, alors que je regardais le journal sur une chaîne d’infos en continu, et que nous assistions impuissants au « spectacle » tragique de « migrants » délogés, bousculés, tabassés, gazés, niés dans leur humanité d’enfants, de femmes et d’hommes.
« Rien mon cœur, rien, ils n’ont rien fait, à part entrer en France sans visas. »
« Et c’est quoi un visa ? »
J’aurais dû me taire, peut-être.
Mais comment répondre autrement à Léa, six ans et demi ?
Comment lui dire que la vie, et la géopolitique sont ainsi faites.
Mal, parfois.
Comment lui dire, qui sont ces gens de l’autre côté de la frontière, de la frontière de la misère.
Je devrais peut-être lui citer la phrase célèbre de Rocard…
« Papa c’est quoi un visa ? Et s’ils n’ont rien fait, pourquoi la police les arrête ? »
Je marque un blanc silence, car je ne sais comment répondre à Léa.
Comment lui dire, que survivre est l’œuvre de l’Homme.
Sans papiers.
Survivre à la persécution, au manque de liberté ou de perspectives d’avenir, à l’arrachement de la terre natale, au voyage périlleux parfois, survivre, aux dures lois de la nature, la colère des mers et la cupidité des hommes.
Survivre est l’œuvre de l’Homme. Sans papiers.
Survivre au stress, aux contrôles au faciès, aux camps de rétention, au rejet, à la xénophobie, au racisme, à la haine, et pire que tout, à l’indifférence.
Survivre est l’œuvre de l’Homme.
Sans papiers.
Comment répondre à Léa ?
Je reste sans réponse, replonge en adolescence.
« La France est les pays des droits de l’Homme », répétait sans cesse mon prof d’histoire. Mais en France, seuls les Hommes qui ont des papiers ont des droits. Et encore, pas les mêmes…
Douce France, douce France, dans les songes éveillés de mon enfance.
Survivre est l’œuvre de l’Homme.
Migrant.
Nomade.
Immigré.
Sans papiers.
Extra-comunitare.

Paris, Porte de la Chapelle.
Je déambule, regard hagard, en pensant aux questions de Léa, et à ces vers d’Abdourahman Waberi, qui n’ont jamais autant résonné en moi :

4
certains restent là assis
à regarder le temps passer sur eux
d’autres se dépoussièrent
se lèvent et marchent droit vers l’ouest
cap sur des mirages 

7
visage orné d’un maigre sourire
juste de quoi se frayer un chemin
dans une foule tantôt hostile tantôt amie
un maigre sourire
une sérénité gagnée de haute lutte
à force de contrer les coups de crampons du destin 

Survivre est l’œuvre de l’homme sans papiers.
Et des autres hommes, aussi. Parfois.
On survit barricadé derrière notre confort, nos habitudes, et de temps en temps on ose embrasser une cause qui nous dépasse, on s’indigne, on s’engage. Un peu, beaucoup, passionnément. Sans trop d’illusions. 
On s’engage, car certaines révoltes sont saines, nécessaires, vitales même, elles préservent le cœur de l’indifférence et aident à répondre à une fillette de six ans et demi.

Nous rêverons ou nous crèverons. Ensemble.

Paris, 10e arrondissement, une caserne de pompiers désaffectée.
Des femmes et des hommes, dont les yeux refusent de perdre leur regard.
Des femmes et des hommes perdus, mais dignes et debout.
Je pense à Paris capitale de la douleur en janvier 2015, capitale de la misère en juin la même année, aux circulaires du gouvernement jupitérien à l’aube de celle-ci, à la solidarité des uns, à l’indifférence des autres, à la responsabilité de tous.
Je déambule, les questions de ma fille, les phrases de Rocard et de mon prof d’histoire se bousculent en moi et je me dis que désormais, que les gouvernements du Nord et du Sud le veuillent ou non, les destinées de nos peuples sont liées intimement, et même ligotées entre elles.
Nous rêverons, ou nous crèverons. Ensemble.

 

À propos de l'auteur :  
Marc Alexandre Oho Bambe a publié quatre livres : ADN (Afriques Diasporas Négritude), Le chant des possibles (récompensé par le Prix Fetkann de poésie et le prix Paul Verlaine de Poésie de l’Académie Française en 2015), Résidents de la République (essai écrit en « état d’urgence » en 2016 ) aux éditions La Cheminante et De terre, de mer, d’amour et de feu en 2017 aux éditions Mémoires d’Encrier.
Son premier roman, Diên Biên Phù paraît en mars 2018 chez Sabine Wespieser éditeur, en même temps que son nouveau recueil poétique à La Cheminante, Ci-gît mon coeur, poème.