Science-fiction : demain s’est écrit hier

Science-fiction : demain s’est écrit hier

Et si l'intelligence artificielle prenait le pouvoir. Et si les algorithmes décidaient des épousailles… Les auteurs de science-fiction ont déjà tout expérimenté. Ou presque.
Par Alexis Brocas.

De tous les genres littéraires, la science-fiction a ceci d’unique qu’elle se soumet à la validation du temps : ses auteurs laissent aux lecteurs du futur le soin de vérifier leurs intuitions. Quand celles-ci sont confirmées, les auteurs sont étiquetés prophètes et gagnent un supplément de gloire – Jules Verne et ses mille inventions anticipées, plus près de nous, Arthur C. Clark et son ascenseur orbital en cours de réalisation au Japon (2001 : l’Odyssée de l’espace). Quand la réalité diverge trop, pas grave : le texte sera requalifié en fantaisie, comme le revendiqua Bradbury pour ses Chroniques martiennes. Mais – magie du genre – même les visions les plus échevelées, les moins fondées, contiennent souvent des éléments de prescience. C’est ainsi que notre présent, avec son réseau, ses GAFA, ses pirates, ses flux de data et ses machines pensantes, se retrouve en petits morceaux dans la science-fiction d’hier ou d’avant-hier.

Dan Simmons - Hypérion1989-1997

DAN SIMMONS crée des ordinateurs créatifs dans Hypérion

 

L'histoire. Si notre présent a été écrit voilà trois décennies, la science-fiction récente nous parle souvent de demain. Il n’est pas innocent de retrouver dans la saga Hypérion/Endymion de Dan Simmons (parue de 1989 à 1997) des problématiques étudiées aujourd’hui par les spécialistes de Big Data. Ceux-ci imaginent que les machines, par leur capacité à croiser des milliards de données, produiront des découvertes scientifiques, des inventions techniques. Et, dans Hypérion, ce sont les machines qui ont inventé les technologies avancées qui permettent à une organisation politique humaine – le Retz – de tenir des milliers de planètes. Mais les machines poursuivent leurs propres buts…

Extrait. « Nous vous avons asservis/par l’énergie/la technologie/la verroterie/et les objets de pacotille que vous n’auriez pas pu fabriquer ni comprendre//la propulsion Hawking aurait été à votre portée/mais le distrans les émetteurs et récepteurs mégatrans […]. /Jamais//comme les Sioux pour les fusils/les chevaux/et les couvertures/les couteaux et les perles/vous avez tout accepté/avec reconnaissance//consommant votre perte. »

1995

Plans sur la chimère et implants à gogo dans Axiomatique de GREG EGAN

 

L'histoire. Il existe un courant où les auteurs s’efforcent d’envisager le plus sérieusement possible l’avenir en se fondant sur les prospections technologiques : la hard science. Ses auteurs peuvent rêver de manière réaliste la colonisation de Mars voulue par Elon Musk – Kim Stanley Robinson et « La Trilogie martienne » – ou l’exploitation des astéroïdes voulue par Peter Thiel, patron de PayPal – Greg Egan dans Cérès et Vesta.

L’Australien Greg Egan est l’un des maîtres de ce courant. Sa capacité à croiser sciences cognitives et sciences physiques lui permet de livrer d’étonnants aperçus du futur. Dans son plus célèbre recueil, Axiomatique, on voit la génétique rejoindre l’art – et de riches esthètes créer, à coups de chimères, des versions vivantes de tableaux de Dalí. On envisage les inconvénients des implants dans la nouvelle-titre, lorsqu’un homme inoffensif s’installe le dispositif qui lui permettra de venger la mort de son épouse…

Extrait. « Les implants ne mesuraient pas plus d’un millimètre de largeur, mais ils étaient présentés dans des emballages de la taille d’un livre à l’ancienne mode. […] Devenez Dieu ! Devenez l’univers ! La compréhension ultime ! La connaissance finale ! Le trip suprême ! Et même l’indémodable : Cet implant a changé ma vie ! »

2014

La confusion des esprits informatiques et humains projetée par ANN LECKIE dans Les Chroniques du Radch

 

L'histoire. Dans Les Chroniques du Radch, mal écrites mais fascinantes, le personnage principal est l’esprit d’un vaisseau de guerre, capable de voyager dans des corps humains, évoluant dans un empire totalement dégenré (on ne sait jamais si les personnages sont hommes ou femmes, et cela compte peu), dirigé par une conscience scindée et partie en guerre contre elle-même… Plus encore que chez Dan Simmons, la confusion entre esprits informatiques et esprits humain est totale. Un rêve pour prophète de la Silicon Valley.

Extrait. « Je n’étais plus mon vaisseau […]. Je ne disposais désormais que d’un cerveau humain, ne pouvais gérer qu’une infime portion de l’information dont j’avais jadis eu constamment conscience. Et même cette modeste quantité exigeait des précautions – je m’étais cogné à une cloison en tentant de marcher et de recevoir des données en même temps. »

 

Cet article est la seconde partie de « Silicon fiction », un article publié dans le numéro 4 du Nouveau Magazine littéraire.

Photos : Hypérion © Pocket / Axiomatique © Le Livre de Poche  / La justice de l'ancillaire. Les chroniques du Radch 1 © Éditions J'ai Lu

Illustration : © Jitkoff/Shutterstock