Sans le revenu universel, le libéralisme ne tient pas ses promesses

Sans le revenu universel, le libéralisme ne tient pas ses promesses

Le revenu universel n’est pas seulement un instrument de lutte contre la pauvreté, justifiable d’un point de vue utilitariste. Il représente plus profondément la clé de voûte de la nouvelle philosophie libertarienne.

En rendant possible la multiplicité des trajectoires individuelles, le revenu universel inaugure une société ouverte au sens poppérien, c’est-à-dire sans valeurs communes. À l’inverse, en garantissant que plus personne ne soit soumis à la contrainte économique, il permet que tout choix (familial, professionnel ou moral) soit considéré comme volontaire. On devine les conséquences sur le plan sociétal : au nom de quoi interdire la prostitution par exemple, ou tout autre usage marchand de son corps, à partir du moment où l’on peut vivre et bien vivre sans y avoir recours ? Au nom de quoi prohiber les relations librement consenties par les individus, à commencer par la polygamie, s’ils ont toujours la possibilité de s’y soustraire et de retrouver leur indépendance ? Au nom de quoi instaurer un salaire minimum, quand le travailleur se voit conférer un pouvoir de négociation quasi infini pour les tâches les moins qualifiées ? Le revenu universel offre à l’individu la possibilité de l’autonomie, la certitude de pouvoir se suffire à lui-même à tout moment. Ainsi se réaliserait cet idéal de la monade que Marx détestait tant dans la Révolution française. En ce sens, le revenu universel revêt une fonction presque métaphysique : il permet de fonder le libre-arbitre dans une société ouverte. Son montant doit alors passer du « minimum vital » (l’impôt négatif friedmanien) au « maximum soutenable » (la liberté réelle prônée par Philippe Van Parijs).

Le revenu universel donne à l’individu le pouvoir de dire non. Par voie de conséquence, il retire un pouvoir équivalent à la société. Nombre de droits et d’interdits, fondés sur l’incapacité des plus faibles à choisir pour eux-mêmes, n’auront plus lieu d’être. On ne pourra plus invoquer au niveau de la décision collective une dignité humaine que chacun aura les moyens d’assurer comme il l’entend. À l’indisponibilité de la personne, fondement du droit romain, se substituera ainsi l’idée moderne de la propriété de soi, posée par John Locke. Le pouvoir de dire non a comme corollaire celui de dire oui, librement et de manière réversible : il est donc logique que les codes valables pour tous soient peu à peu remplacés par des contrats interindividuels. Ainsi pourra-t-on s’approcher de l’idéal de tolérance lockéen : la séparation nette et définitive du droit, outil de gestion de la diversité, et de la morale, ramenée au domaine privé.

Si le revenu universel justifie ultimement le capitalisme, c’est qu’il en fait un choix comme un autre dans la variété des systèmes économiques possibles. En étant doté de manière permanente d’un capital, chacun peut l’investir dans une activité productive, ou le faire fructifier comme une petite rente, ou le dépenser sans souci du lendemain, ou le placer dans des systèmes mutualistes, ou le redistribuer à sa guise.

En ce sens, le libéralisme précède le capitalisme. Il rend possible le marché comme le refus des transactions marchandes, l’entrepreneuriat comme l’indolence. Cette société n’est certes pas pour demain. Philippe Van Parijs reconnaît lui-même qu’en l’état actuel du développement économique, le revenu universel tendrait vers zéro dans la plupart des pays. Mais rien n’empêche les libertariens de rêver eux aussi. Quel est l’objectif, le dessein anthropologique d’un tel revenu universel fondé sur la liberté réelle ? Non pas de réduire les inégalités ni même d’éradiquer la pauvreté, mais de libérer l’humanité de l’envie. En effet, si à travers un revenu universel chacun a le sentiment d’avoir pu modeler son existence librement, d’avoir réalisé sans entraves ses aspirations personnelles, alors s’évanouit toute échelle de valeurs communes, tout référentiel de comparaison, à commencer par la richesse, cette mesure étriquée du bonheur ou du succès. Que m’importe le compte en banque de mon voisin ou la taille de son appartement si j’ai le sentiment de me réaliser de manière autonome ? C’est moins les inégalités qui disparaissent que l’idée même de l’inégalité et le ressentiment qui l’accompagne.

Pour décrire l’inflexion que John Stuart Mill voulait donner à l’utilitarisme calculateur de Bentham, Isaiah Berlin parlait de « droit à l’errance » (right to err), conquête de la civilisation sur le déterminisme social et l’autoritarisme collectif. Le revenu universel constitue le juste outil politique et économique pour conférer une réalité à ce droit à l’errance. Il permet de s’abstraire à tout moment de son environnement familial, professionnel ou social pour prendre un autre chemin. Il donne la possibilité à l’épouse maltraitée de faire ses valises, à l’employé malheureux de démissionner, à la fille montrée du doigt par sa communauté de quitter son quartier, à tous de changer de vie.

Quand bien même le revenu universel sera absorbé dans les dépenses courantes pour la plupart des bénéficiaires, son versement permanent et inconditionnel offrira un sas de liberté virtuelle. Une ligne de fuite qui nous ouvrira d’autres existences possibles, mais qui nous forcera également à accepter notre part de responsabilité dans celle que nous aurons choisi de mener.

 

Philosophe, Gaspard Koenig dirige le think-tank GenerationLibre, qu’il a fondé en 2013. Auteur de romans et essais, il signe des chroniques dans Les Échos et L’Opinion.

 

Photo : Philippe Van Parijs © Victoria Dessart / BELGA / AFP