Salvini et les Bleus, un passé qui ne passe pas ?

Salvini et les Bleus, un passé qui ne passe pas ?

« C'est l'Afrique qui a gagné » etc. : les tweets nauséabonds du ministre de l’Intérieur italien Matteo Salvini sont souvent interprétés à l’aune de son discours populiste et des relations tendues avec la France. Pour Paul Dietschy, historien spécialiste du ballon rond, l'explication remonte également à l'Italie fasciste des années 30.

Les tweets chauvins et antifrançais du ministre de l’Intérieur italien Matteo Salvini sont souvent interprétés à l’aune de relations bilatérales tendues et du discours « désinhibé » des partis populistes et nationalistes européens. Ils rendent aussi compte d’un passé qui, semble-t-il, ne passe pas de l’autre côté des Alpes et qui a pu marquer les rapports franco-italiens depuis les années 1930.

Le fascisme et « les hommes de chocolat »

Les critiques italiennes à l’encontre d’une équipe de France « africaine » ne sont pas nouvelles. Elles voient le jour à la fin des années 1930 lorsque le régime mussolinien multiplie les provocations contre la France avant, finalement, de lui asséner un « coup de poignard dans le dos » le 10 juin 1940. Si les azzurri comptent un certain nombre d’Argentins naturalisés, les Bleus accueillent dans leurs rangs les premiers représentants du football colonial. Lorsque le Marocain Larbi Ben Barek est aligné en équipe de France à l’occasion d’un match amical disputé à Naples en décembre 1938, La Stampa et d’autres titres italiens se félicitent de ne pas compter « parmi les azzurri, des hommes (…) de chocolat ». On est au lendemain de la publication du Manifeste sur la race, prélude à une législation antisémite et raciale rapprochant l’Italie de l’Allemagne nazie.

Une équipe de naturalisés

La propagande fasciste se plaît aussi à décrire les Français comme un peuple épuisé et stérile. Pour la presse italienne, la sélection de joueurs autrichiens naturalisés comme Gusti Jordan ou Rudi Hiden reflèterait une démographie en plein déclin. Et lorsque La Gazzetta dello Sport célèbre en avril 1942 l’indépendance de la Croatie des Oustachis, elle n’oublie pas de noter perfidement, que de ce pays « sont originaires certains joueurs qui eurent une certaine notoriété en France et y devinrent (naturalisés, comme c'était de coutume dans cette république) les hérauts du football yougoslave ». Si le régime et la propagande fasciste tombent finalement en avril 1945, la presse italienne ne se départit pas totalement de l’habitude de relever les origines étrangères des joueurs de l’équipe de France et, d’une manière plus générale, d’un discours suavement critique à l’égard de cugini francise enviés et considérés, souvent à juste titre, comme fort condescendants. Toutefois, jusque dans les années 1990, à l’exception des cercles politiques et intellectuels proches du Mouvement social italien, les idées fascistes sont hors-jeu et ne peuvent s’exprimer sans susciter une réprobation générale.

« Nègres, musulmans et communistes »

Les choses changent radicalement après la fin de l’URSS et l’opération « Mains propres » qui fait imploser la scène politique italienne dominée par les deux partis issus de la Résistance, la Démocratie chrétienne et le Parti communiste. Une vague révisionniste saisit alors une partie de l’Italie. Des ouvrages comme ceux du journaliste Giampaolo Pansa veulent dénoncer les « crimes » des partisans et réhabiliter les soldats de la République de Salò. Des footballeurs affichent ouvertement leur sympathie pour Mussolini à l’image du joueur de la Lazio Rome Paolo Di Canio ou du gardien de but de l’AC Milan Christian Abbiati qui a choisi pour sonnerie de son portable, Giovinezza, l’hymne fasciste.

Dans une Italie qui devient une terre d’immigration, le retour des fantômes du passé est accompagné dans les stades par des manifestations de racisme à l’égard des joueurs noirs et africains. Et, après la finale de la Coupe du monde 2006 et le coup de tête de Zidane contre Materazzi, les sentiments antifrançais peuvent s’exprimer à nouveau dans ce sens. Le vice-président du Sénat italien Roberto Calderoli, membre de la Ligue du Nord, célèbre « la victoire de l’identité italienne » contre « une nation multiethnique qui, pour obtenir des résultats, a sacrifié son identité en alignant des nègres, des musulmans et des communistes ». S’il convient de ne pas confondre la population de la péninsule avec les propos venimeux de leaders populistes et nationalistes et de tenir compte de ressentiments transalpins, souvent justifiés, à l’égard du manque de solidarité française dans la crise des migrants, force est de constater la résurgence de représentations et de sentiments nés sous le fascisme. Une période pendant laquelle, pour reprendre les mots de l’historien italien Angelo Del Boca, les Italiens n’ont pas tous été de « braves gens ».

 

Paul Dietschy est professeur d'histoire contemporaine à l'université de Franche-Comté et auteur de Histoire du football (Ed. Tempus, 2014).

 

Photo montage : Salvini © Vasily MAXIMOV / AFP - Equipe de France © Thomas SAMSON / AFP