D'où vient cette poutinophilie française ?

D'où vient cette poutinophilie française ?

Olivier Schmitt estime que Poutine est un point de ralliement des extrêmes en France, via un axe pro-russe transpartisan incluant la droite souverainiste et la gauche néo-jacobine.

En France, il existe un axe pro-russe constitué de courants politiques qui peuvent s’opposer sur d’autres sujets mais qui se retrouvent sur une ligne politique souhaitant privilégier un rapprochement avec Moscou et un éloignement des institutions politiques et de sécurité qui ont structuré l’espace européen depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, notamment l’Union européenne et l’OTAN.

Le Front national est le plus avancé dans cette critique, puisque la sortie de l’OTAN et la création d’une nouvelle alliance avec la Russie font explicitement partie de son programme. Néanmoins, des discours pro-russes très similaires peuvent être tenus par des personnalités à l'opposé sur le spectre politique. La conception de la France insoumise, héritée du Front de Gauche, est ainsi de dissoudre l’OTAN et de rejoindre un bloc politique constitué des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) qui fonctionnerait dans le cadre de l’ONU.

Une poutinophilie française 

Entre ces deux visions, qui sont les plus articulées (en ce sens qu’elles sont explicitement présentes dans les programmes de ces partis), se trouve toute une série de prises de position à la tonalité similaire, émanant de membres de partis dont ce n’est pas la ligne politique officielle (comme Thierry Mariani ou Jacques Myard chez Les Républicains) ou de personnalités indépendantes (Nicolas Dupont-Aignan, Philippe de Villiers, Jean-Pierre Chevènement, etc.). Quatre justifications sont régulièrement avancées : Poutine serait un « vrai » et « grand » dirigeant par rapport à la classe politique actuelle ; les « valeurs » russes seraient proches des valeurs françaises ; il serait dans notre « intérêt » de le faire ; et enfin, les Russes ne seraient pas pires que les Américains. À chaque fois, une combinaison de ces différents éléments est présente dans les discours justifiant un rapprochement avec la Russie.

Ainsi, l’attraction suscitée par Vladimir Poutine s’explique en partie par une culture politique française imprégnée du « mythe du sauveur » et naturellement sensible à un storytelling russe qui présente le chef du Kremlin comme en rupture fondamentale avec les années Eltsine, mettant au pas les oligarques et gouvernant d’une main ferme dans le seul intérêt de la Russie et du peuple russe (la réalité kleptocratique du régime russe étant bien différente). Un autre des arguments classiques des admirateurs actuels de Moscou est que la beauté de la culture russe est la preuve de l’importance de la Russie, et entrer en confrontation avec celle-là serait pire qu’un crime, ce serait une faute. L’argument se présente comme une équivalence : « culture que l’on apprécie » = « valeurs proches » = « nécessité d’un rapprochement politique ». Mais sa faiblesse intellectuelle saute évidemment aux yeux : on peut aimer Faulkner et Hemingway et s’opposer à l’invasion de l’Irak par les États-Unis en 2003. Tirer une préférence politique d’une appétence culturelle (qui n’engage que son auteur et peut ne pas être partagée) ne relève d’aucune logique.

Une complaisance qui interroge 

De même, il est légitime de se demander comment des responsables politiques aux indubitables convictions de gauche, comme Jean-Luc Mélenchon ou Jean-Pierre Chevènement, puissent en arriver à faire preuve d’une forte complaisance (voire d’un soutien affirmé) à l’égard d’un régime autoritaire, oligarchique, corrompu et s’appuyant sur l’Église : tout le contraire des valeurs laïques et républicaines qu’ils défendent par ailleurs. Il est clair que le discours russe actuel de mise en avant de la « souveraineté » et de « l’État fort » joue un rôle d’attraction pour la frange étatiste et souverainiste de la gauche. Mais outre le discours souverainiste, une autre dimension fondamentale permet de faire communier ensemble une partie de la gauche et l’extrême droite dans leur tropisme pro-russe : « l’anti-impérialisme », qui se mélange avec un anti-américanisme français traditionnel.

La communication politique du régime russe rentre ainsi en résonance avec des mythes politiques français, ce qui explique l’adhésion de certains responsables, et parfois la reprise totale ou partielle d’éléments de langage du Kremlin (comme quand Jean-Luc Mélenchon parle d’un « soutien américain à Daech » par exemple). Évidemment, la Russie soutient ce graduel alignement rhétorique à travers ses médias de propagande (RT, Sputnik) et le soutien actif de réseaux patiemment cultivés. Toutefois ces activités de subversion, bien réelles, ne sont possibles que grâce à la préexistence dans l’espace public de discours politiques compatibles avec les intérêts russes.

Fake news et propagande

Il faut ainsi reconnaître que le discours russe joue sur des sentiments profonds de larges pans des sociétés occidentales : une impression d’abandon de la part des élites et la recherche d’informations « alternatives » face aux médias traditionnels, mécanismes renforcés par les discours politiques cherchant à accentuer les clivages de la société française (« peuple » contre « élite », « souchiens » contre « immigrés », etc.). La propagande russe véhicule en fait un projet politique cohérent et organisé, fondé sur l’autoritarisme, l’exclusion des minorités et les valeurs conservatrices, qui trouve un écho dans la montée des mouvements populistes-autoritaires de droite et de gauche. Ce projet politique alternatif peut être séducteur pour des populations fragilisées et désabusées par l’échec des sociétés occidentales à leur donner des opportunités et des satisfactions matérielles et symboliques suffisantes. Exposer les mensonges russes ne remet malheureusement pas en cause le projet sur lequel ils s’appuient, qu’il s’agit de combattre pied à pied en réaffirmant nos valeurs démocratiques, libérales et pluralistes. La propagande russe n’est forte que tant que nos sociétés occidentales sont incapables de répondre aux attentes qu’elles ont suscitées : l’effort sur nous-mêmes est autant, voire plus important, que la réaction nécessaire face à la nouvelle menace sur la sécurité européenne que fait peser la Russie.

 

Olivier Schmitt est professeur de science politique au centre d’études sur la guerre de l’université du Sud-Danemark, et secrétaire général de l’Association pour les Études sur la Guerre et la Stratégie (AEGES). Auteur de Pourquoi Poutine est notre allié ? (Hikari éditions, 2017).

 

Photo : Vladimir Poutine © ALEXEI DRUZHININ/SPUTNIK/AFP PHOTO