La Russie, acteur incontournable au Moyen-Orient ?

La Russie, acteur incontournable au Moyen-Orient ?

La Russie a-t-elle réellement une stratégie au Moyen-Orient ? Igor Delanoe, directeur-adjoint de l’Observatoire franco-russe, analyse les enjeux du retour de la Russie dans cette région du monde.

Depuis septembre 2015 et le début de l’intervention militaire russe en Syrie, observateurs, experts et journalistes évoquent ce « retour » de Moscou sur la scène stratégique moyen-orientale. Érigée en juge de paix dans la crise syrienne, la Russie est devenue incontournable sur les autres nombreux dossiers sécuritaires dont la région ne manque pas (conflit israélo-palestinien, Libye, Yémen…).

Un acteur schizophrène et opportuniste

Si « retour » il y a aujourd’hui, c’est parce que « départ » il y a eu hier, celui intervenu brusquement au début des années 1990, et qui s’est traduit au Moyen-Orient par une mise en sommeil des réseaux diplomatiques russes. Ce « retour », la Russie a entrepris de le reconstruire avec patience dès la seconde moitié des années 1990, lorsqu’Evgueni Primakov, ex maître espion du Kremlin, arabisant et homme de réseaux, est nommé en 1996 à la tête du ministère des Affaires étrangères, par Boris Eltsine alors président de la Fédération de Russie. Primakov va défricher le terrain diplomatique moyen-oriental laissé en jachère, et qui se trouvera mûr lorsque Vladimir Poutine arrive aux affaires en 2000. Porteur d’un projet de puissance pour la Russie, dont il veut refaire un acteur mondial de premier plan, Vladimir Poutine voit dans le Moyen-Orient un terrain propice à la réalisation de ce dessein. Tout en entreprenant de réinvestir diplomatiquement et de prendre pied commercialement dans la région, le Kremlin en fait aussi un terrain de jeu avec les États-Unis. Moscou nourrit l’espoir que les points marqués à travers une « coopération compétition » avec Washington au Moyen-Orient (en Iran par exemple) se traduiront par des compromis dans l’espace post-soviétique où la pression euro-atlantique s’accentue au cours des années 2000, au grand dam de Vladimir Poutine. Cette forme de « schizophrénie » dessert les objectifs de Moscou au Moyen-Orient qui est alors considéré par nombre d’États régionaux comme un acteur opportuniste, dont les démarches régionales restent fondamentalement arrimées à la teneur de sa relation avec Washington.

Faux pas de Washington

La situation a cardinalement évolué depuis le début des années 2010. Trois paramètres ont porté ce « retour » russe au Moyen-Orient : les « printemps arabes », les flottements de l’administration Obama dans la région et le retour de Vladimir Poutine au Kremlin en 2012, après la parenthèse Dmitri Medvedev. Tandis que les pays occidentaux se laissaient emporter dès 2011 par une forme d’enthousiasme à l’égard des « printemps arabes », Moscou observait le phénomène avec, si ce n’est méfiance, en tout cas avec circonspection, y voyant la déclinaison moyen-orientale des « révolutions de couleur » qui avaient secoué au milieu des années 2000 la Géorgie et l’Ukraine. Tandis que Washington abandonne des amis de 30 ans comme le président égyptien Hosni Moubarak, suscitant effroi et frustration parmi ses alliés du Golfe, le Kremlin se méfie de l’avènement de l’islam politique des Frères musulmans au Caire. Face aux signaux envoyés par l’administration Obama qui semble se désintéresser du Moyen-Orient depuis la fin des années 2000, cette réserve froide russe passerait presque pour de la stratégie.

Or, de stratégie russe au Moyen-Orient, il n’existe pas. Le Kremlin applique seulement une grille de lecture géopolitique sur les dynamiques à l’œuvre à travers la région et exploite chacun des faux pas – et ils ont été nombreux – commis par Washington. Ce logiciel est celui de Vladimir Poutine, qui « revient aux affaires » - sans jamais vraiment les avoir quittées – en 2012, après 4 ans de présidence Medvedev. On est en pleine crise syrienne, où la Russie défend bec et ongle son dernier partenaire historique au Levant devant un Conseil de sécurité de l’ONU où les puissances occidentales cherchent à faire passer des résolutions condamnant le régime de Damas. Le Kremlin estime « s’être fait avoir » une fois en 2011, en s’abstenant d’apposer son veto à la résolution n°1973, qui a ouvert la voie à un changement de régime en Libye ; on ne l’y reprendra donc pas. Il n’y aura pas de nouveau changement de régime avec le blanc-seing onusien.

Un « retour » au Moyen-Orient pour laver l’affront

En Syrie, Moscou a fait étalage de la puissance de son arsenal. Le saut qualitatif franchi par le complexe militaro-industriel et l’armée russes n’a pas échappé aux experts, et contraste fortement avec les piètres performances des aventures guerrières tchétchène et géorgienne. Les Russes ont par ailleurs démontré qu’en projetant un corps expéditionnaire modeste, en coordination avec l’Iran, il était possible de renverser le sort des armes qui semblait définitivement, à l’automne 2015, défavorable à Bachar al-Assad. Ils ont appliqué un schéma de guerre classique – puissance de feu de l’artillerie et de l’aviation pour préparer l’assaut lancé par les troupes loyalistes – qui a fait ses preuves, hier à Alep-Est, aujourd’hui dans la Ghouta orientale. Face à l’effacement des États-Unis, Moscou a forgé avec Ankara et Téhéran, un format eurasien, la plateforme d’Astana, dont le but a été, à travers la conclusion d’une série d’accords tactiques, de faire suffisamment retomber la tension sur le champ de bataille, afin de permettre la reprises des pourparlers des paix. Le prolongement de cette initiative a été le Congrès de Sotchi, dont l’idée a été émise en octobre 2017 par Vladimir Poutine, et qui s’est tenu fin janvier 2018. Ce Congrès ne peut être qualifié de succès, mais le décrire comme un échec serait inexact. Plus que ses conclusions – désormais entre les mains de Staffan de Mistura, l’envoyé spécial de l’ONU pour la Syrie – Moscou est parvenu en quelques semaines à gagner le soutien de pays comme l’Arabie saoudite, qui pourtant s’était montrée méfiante vis-à-vis de Sotchi.

Moscou est aujourd’hui esseulé pour faire la paix : la Turquie estime ne pas en avoir fini avec la « menace » kurde, l’Iran veut annihiler jusqu’au dernier des groupes salafistes et les États-Unis se sont implantés dans l’Est de la Syrie afin de barrer la route, croient-ils, à l’expansion de l’influence iranienne jusqu’à la Méditerranée. Enfin, le régime ambitionne de reconquérir son territoire, coûte que coûte. Au demeurant, aujourd’hui, d’Alger à Ankara, de Beyrouth à Riyad, on scrute les moindres réactions de la Russie et on lui reconnaît ce rôle d’acteur sécuritaire majeur de la scène stratégique moyen-orientale. L’affront que représentait cette image de « puissance déchue » renvoyée à Moscou par le Moyen-Orient tout au long des années 2000 a été lavé. C’était aussi un des enjeux de ce « retour ».

 

Photo : Vladimir Poutine avec le président turque Recep Tayyip Erdogan et le président iranien Hassan Rouhani, 22 novembre 2017 © Mikhail METZEL/SPUTNIK/AFP PHOTO

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