Ronald Dworkin : une philosophie politique pour notre temps

Ronald Dworkin : une philosophie politique pour notre temps

Ronald Dworkin, philosophe majeur du XXe siècle, a renouvelé la pensée politique moderne par ses combats pour la justice et « l’indivisible dignité » des personnes, en donnant notamment un robuste contenu théorique aux discriminations positives.
Par Alain Policar.

Ronald Dworkin, né en 1931 et disparu en 2013, reste, hors des pays anglo-saxons, largement méconnu. Il était pourtant, depuis 1977, date de la parution de Prendre les droits au sérieux, considéré comme l’un des plus grands philosophes du droit de langue anglaise. Son œuvre illustre un débat crucial entre les positivistes, c’est-à-dire ceux qui décrivent le droit comme un ensemble de règles, limité, pour l’essentiel, à l’ordre des faits, et ceux qui, à l’opposé, fondent sa légitimité sur des principes, en l’occurrence des principes de justice découlant de la raison et dès lors capables d’estimer la valeur du droit.

Dworkin était aussi un philosophe politique dont l’œuvre supporte la comparaison avec celle de John Rawls, dont la notoriété est pourtant bien supérieure. Les positions de Dworkin se distinguent d’ailleurs fortement de celles défendues par le libéralisme politique de Rawls (c’est-à-dire la version du libéralisme défendue par Rawls à partir de 1985), ainsi que du pluralisme des valeurs d’Isaiah Berlin, lequel met l’accent sur le conflit entre la liberté et l’égalité.

L’égalité, valeur cardinale

On a coutume de dire que la valeur cardinale du libéralisme politique est la liberté. Mais Dworkin constitue une intrigante exception. Pour lui, « non seulement l’égalité est compatible avec la liberté mais elle constitue une valeur que ne peut manquer de chérir tout homme qui chérit la liberté ». Pourquoi ? Parce que ce que nous voulons, ce n’est pas la liberté en général, mais les libertés nécessaires à la réalisation de l’égalité de droits. Il ne s’agit donc pas d’exiger l’égalité matérielle en toutes choses, mais que l’État ne juge pas nos valeurs et nos comportements comme méritant moins d’égards que ceux de quiconque.

Néanmoins, si l’égalité en droits est nécessaire, elle n’est pas suffisante. Dworkin pense que ce qui doit être égal, ce sont les ressources. D’autres auteurs privilégient le bien-être, mais ce qui importe pour le philosophe américain, c’est le droit à l’égale dignité, lequel ne peut être réellement reconnu que par un droit à l’égal traitement.

C’est pourquoi Dworkin, contrairement à la majorité des libéraux, se montre favorable à la « discrimination positive » (ou « discrimination à rebours », expression utilisée en 1977 dans Prendre les droits au sérieux). Il part du constat que les programmes étatiques les plus efficaces se sont avéré être ceux qui donnent un avantage aux groupes « raciaux » minoritaires. Mais peut-on accepter ces distinctions raciales dès l’instant où elles violent les droits de ceux qui ne bénéficient pas de traitements aussi favorables ? Le Quatorzième Amendement de la Constitution américaine stipule qu’aucun État ne doit refuser à quiconque l’égale protection des lois. Ce principe est-il violé lorsque la référence à une distinction raciale a pour but d’améliorer le bien-être général ou de réduire les inégalités socio-économiques ?

La réponse de Dworkin à ces questions illustre un aspect essentiel de sa pensée. Si le droit à être traité comme un égal est fondamental, le droit à un traitement égal est dérivé : « Dans certaines circonstances, le droit à être traité comme un égal entraînera un droit à traitement égal, mais sûrement pas dans toutes les circonstances ». Dès lors, même si, dans le cadre par exemple d’inscriptions à l’Université, la capacité effective d’un programme d’admissions préférentielles à améliorer le sort de l’ensemble de la communauté peut être l’objet de controverses, on ne peut d’emblée en rejeter le principe.

Pour fonder celui-ci, Dworkin s’appuie sur l’idée qu’une « société égalitaire est une meilleure société même si ses citoyens préfèrent l’inégalité ». En matière d’admission à l’Université, le seul critère devant être retenu est le respect du droit de tous les membres de la communauté à être traités comme égaux. Le soupçon, légitime, à l’égard des classifications raciales ne doit pas s’étendre à leur utilisation dans une perspective de respect du droit à l’égalité. Les mesures préférentielles ne sont donc pas injustes a priori.

Pour les « discriminations positives »

Ce faisant, Dworkin manifeste son souci des conditions empiriques du monde vécu, pour utiliser un vocabulaire hégélien. Une minorité raciale, en tant que telle, a droit à une protection spéciale, même s’il ne fait aucun doute que les distinctions fondées sur la race sont intrinsèquement injustes. Dans un texte de la New York Review of Books de 1977, il souligne que si les programmes qui s’en inspirent tiennent évidemment compte, pour accroître le nombre de représentants des minorités dans les professions dont ils sont quasiment exclus, des divisions raciales de la société américaine, c’est pour, à terme, effacer les différences désavantageuses et rétablir une politique d’indifférence à la différence (ce qui doit être distingué d’une politique de la reconnaissance qui s’intéresse non à des différences à éliminer mais, au contraire, à des différences à valoriser). On ne peut donc reprocher aux partisans de la discrimination positive de subordonner les principes universels de justice à la différence culturelle. Leur préoccupation est tout autre : combattre les représentations négatives des minorités sans pour autant renforcer les différences identitaires. Or ce combat, par des moyens racialement neutres, a échoué.

L’action compensatoire est donc fondée sur un principe moralement et politiquement solide, celui qui veut que « personne ne soit lésé à cause de son appartenance à un groupe considéré à tort comme moins estimable que les autres ». En d’autres termes, une politique faisant appel aux critères raciaux pour promouvoir l’égalité entre les races, et ne portant pas préjudice à un individu en raison du mépris dont sa race est l’objet, est une politique équitable.

Ce choix en faveur de l’action compensatoire montre que Dworkin se refuse à défendre un libéralisme strictement neutraliste. Le principe de neutralité, malgré son importance, lui apparaît comme subordonné à des normes dont il découle. Le fait qu’une société ne soit libérale que si ses membres sont libres de pratiquer des modes de vie différents n’implique cependant pas de renoncer à la défense de nos convictions. Il est donc non seulement acceptable mais nécessaire de donner une épaisseur à la neutralité. Cette nécessité ne va pas sans une certaine dose de perfectionnisme.

Une conception substantielle de la neutralité

Pour un perfectionniste, c’est en eux-mêmes (on pourrait écrire pour leur valeur intrinsèque), et non pour le plaisir ou la satisfaction qu’ils procurent, que sont valorisés, entre autres, l’autonomie individuelle, l’amitié, le plaisir esthétique, etc. Leur absence est source d’appauvrissement, même quand elle ne fait pas l’objet d’un regret de la part de ceux qui en sont privés. Cela signifie qu’une vie consacrée, par exemple, au savoir, est meilleure qu’une autre consacrée à la consommation de stupéfiants. Ce qui différencie les perfectionnistes, c’est évidemment la nature des biens qu’ils choisissent de privilégier et, surtout, la justification de ces choix.

Le perfectionnisme part du principe que certains biens sont partagés par les membres d'une société pluraliste, et que ces biens peuvent être protégés par l’État. Mais si elle souhaite ne pas rompre avec le libéralisme, une telle politique ne peut être qu’incitative et, par conséquent, chercher à articuler une conception libérale du bien et une théorie de la justice sociale. Ce sont bien nos convictions éthiques qui nous fournissent des raisons consistantes d’adopter les principes centraux de la philosophie libérale. En d’autres termes, les principes du libéralisme doivent être justifiés et ils ne peuvent l’être qu’en recherchant leur fondement dans une théorie morale.

Dans les termes de Dworkin, on distinguera intérêts critiques et intérêts volitionnels. Selon le bien-être volitif, le bien-être d’un individu est amélioré lorsqu’il atteint ce qu’il veut alors que selon le bien-être critique, il l’est lorsqu’il atteint ce qu’il devrait vouloir, c’est-à-dire lorsqu’il atteint des buts dont la non-réalisation rendrait objectivement sa vie moins bonne. Les exemples fournis par Dworkin permettent de mieux saisir la portée de cette distinction.

Si nous avons de l’intérêt pour la voile, la pratiquer permet d’atteindre le bien-être : ainsi cette activité est une bonne chose parce que nous la désirons, mais notre vie n’aurait pas été moins réussie si nous avions préféré la marche en montagne. En revanche, si nous désirons entretenir de bonnes relations avec nos proches, c’est parce que nous sommes convaincus que notre vie serait moins bonne si nous ne le désirions pas. Alors que, dans le premier cas, les choses sont bonnes parce que nous les désirons, dans le second nous les désirons parce qu’elles sont bonnes. Le fait de prendre les intérêts critiques au sérieux (de se demander ce que nous devons vouloir) « est en soi un motif moral d’adhérer aux principes politiques de l’égalité libérale et d’avoir l’obligation d’y conformer sa conduite ».

Alors qu’il est fréquemment reproché au libéralisme politique de se concentrer sur l’intégrité de l’individu et, dès lors, de négliger l’impact des injustices politiques résultant de l’inaction publique, une conception plus épaisse de la neutralité lui donnerait sans doute les outils idéologiques lui permettant d’être à la hauteur de son projet d’émancipation.

L’objectivité morale existe-t-elle ?

Les jugements moraux peuvent-ils être réellement vrais ? Cette question ne peut être esquivée en politique : « Nous ne pouvons défendre une théorie de la justice sans défendre aussi, comme une partie de la même entreprise, une théorie de l’objectivité morale ». Dworkin affirme, thèse radicale s’il en est, l’indépendance métaphysique de la valeur. Il pense donc injustifié de chercher à fonder l’objectivité morale sur d’hypothétiques faits moraux ou propriétés morales, qu’il nomme, pour s’en moquer, des « morons ». L’inexistence des « morons » (en anglais des États-Unis un moron est un idiot) ne fournit aucun argument aux anti-réalistes, lesquels déduisent de cette inexistence l’étrange obligation de constituer nous-mêmes nos valeurs (comment pourraient-elles être des valeurs s’il nous suffit de les imaginer ?). Quant aux réalistes, du moins de l’espèce de ceux qui cherchent à décrire des interactions entre les « morons » et nous-mêmes, ils défendent des projets « factices ».

Un combat pour « l’indivisible dignité »

Les travaux de Dworkin témoignent des priorités successives du philosophe : d’abord une puissante réflexion sur la nature du droit, puis, conséquence de l’importance des principes dans la définition de celle-ci, un choix de nature morale en faveur de l’égalité comme concept majeur du libéralisme politique, enfin, une imposante construction théorique sur l’unité des valeurs. Son combat pour ce qu’il nomme « l’indivisible dignité » est inséparable de celui qu’il n’a cessé de mener pour la vérité, parce que, pensait-il, la politique a besoin de la vérité comme de la justice, une justice qui ne menace pas notre liberté mais l’accroît, qui « rend plus aisé et plus probable pour chacun d’entre nous d’utiliser une bonne vie à de bonnes fins ». Sans dignité, écrit-il dans les ultimes lignes de Justice pour les hérissons, « nos vies ne sont que des éclairs ». Mais, poursuit-il, « si nous réussissons à mener une bonne vie, nous créons quelque chose de plus ; nous ajoutons quelque chose à notre mortalité : nous faisons de notre vie un minuscule diamant dans les sables cosmiques ». Dworkin est un penseur rare.

 

Alain Policar est sociologue et politologue (Centre de recherches politiques de Sciences Po - Cevipof). Auteur de Ronald Dworkin ou la valeur de l'égalité (CNRS éditions, 2015).

 

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Photo : Ronald Dworkin © DR