Le conservatisme in progress

Le conservatisme in progress

Le conservatisme est une valeur en hausse. Le petit monde de l’édition n’est pas le dernier à s’en être aperçu. Il creuse le filon et c’est très bien ainsi. N’est-ce pas le prix légitime de tout débat d’idées alors que celle de progrès tourne parfois à vide ? Dans cette catégorie, le dernier livre de Roger Scruton n’est sans doute pas le meilleur mais c’est précisément pour cela qu’il mérite l’attention.
Par François Bazin.

Roger Scruton est un intellectuel reconnu et respecté. Il enseigne dans les meilleures universités anglo-saxonnes. Il est le fondateur d’une revue – The Salisbury Review – qui a pignon sur rue. Il siège à la British Academy. Bref, c’est un nom et une référence, au moins dans sa spécialité, même si visiblement, comme beaucoup de ses semblables, il aime se poser en victime de pensée dite unique. Péché véniel mais péché quand même. Passe encore qu’il écrive que « les conservateurs, aujourd’hui comme autrefois, portent le poids de la désapprobation ». Ô solitude, fut-ce au pays de Tchatcher et du Brexit… Mais prétendre par exemple que, dans sa version américaine, le conservatisme, depuis un demi-siècle, ne mène plus que « des combats d’arrière-garde », relève essentiellement de la farce, spécialité trumpienne, comme chacun sait.

Passons ou plutôt reconnaissons d’emblée que la déploration est sans doute un trait du tempérament conservateur que Roger Scruton exprime parfois à son corps défendant. Car de toute évidence, telle n’était pas son intention première dans ce livre-manifeste dont le titre claque comme un drapeau, même si le bandeau-oxymore qui l’accompagne (« Réformer pour conserver ») a de quoi surprendre ceux qui n’imaginaient pas pareil auteur dans la peau du Guépard.

C’est pourtant par là qu’il faut bien commencer. Conserver mais quoi ? Pour répondre, Roger Scruton a choisi de se faire historien plutôt que philosophe. Son livre est un digest utile de trois siècles de pensée conservatrice, essentiellement anglo-saxonne. C’est à la fois son intérêt et sa limite pour un lecteur français qui, en découvrant des auteurs de lui trop souvent ignorés, peut ainsi vérifier qu’au sens propre du mot, ce conservatisme-là est un mouvement de réaction – ou de défense, si l’on préfère – contre toute forme de modernité. Peu importe alors que Roger Scruton soit un peu hasardeux dès qu’il sort de son île au point d’embarquer Hegel dans son projet, d’oublier le positivisme d’Auguste Comte (« L’humanité est faite de plus de morts que de vivants ») ou, sur un tout autre plan, de célébrer ce pauvre Péguy en oubliant allègrement Maurras et surtout Barrès. L'auteur des Déracinés n'avait-il pourtant pas dit : « Tout ce qui bouge me gêne » ?

Au-delà de ces raccourcis qui signalent une forme de nombrilisme et parfois d’inculture, tout cela dessine une géographie particulière de la pensée des conservateurs inscrite dans des traditions nationales. À ce titre, elle n’a pas l’unité que semble parfois lui reconnaître Roger Scruton. Encore faudrait-il d’ailleurs que sur ce point, ce dernier sache tenir la ligne qu’il prétend. Or, le moins qu’on puisse dire est que sa plume est souvent hésitante. S’il a une histoire, le conservatisme n’est-il pas un progressisme déguisé ? S’il peut être « moderne », comme le prétend l’auteur, comment diable peut-il rester conservateur ? La manière dont Roger Scruton se débat avec la question du libéralisme est, à cet égard, hautement révélatrice. C’est qu’à force de ne jamais dire clairement ce qu’il s’agit de « conserver » une fois pour toutes, il en est réduit à faire du conservatisme l’expression d’une simple modération ou pour le dire autrement, l’adjuvant résigné d’un progrès qu’il ne s’agirait plus que de ralentir ou bien de maitriser. N’est-ce pas au fond ce qui, au fil des pages, conduit Roger Scruton à parler du conservatisme non plus comme d’une pensée construite mais comme d’un simple tempérament ?

Pour mieux comprendre, revenons quelques instants en France. Dans leurs essais de classification des familles politiques, ni René Rémond, ni François Goguel, ni Albert Thibaudet – pour ne parler que d’eux – ont fait un sort spécifique au conservatisme cher à Roger Scruton. Non pas par ignorance ou sectarisme mais parce qu’ils considéraient, si on les lit de près, que ce tour d’esprit pouvait irriguer, à dose variable et en fonction des époques, tous les courants de pensée, y compris ceux qui se proclament progressistes. De fait, n’est-ce pas en brandissant pareille oriflamme que des hommes tels que Thiers, Ferry et même Gambetta ont fondé la Troisième République ?

Le recours au tempérament est un fait un détour que Roger Scruton semble ne pas assumer et on le comprend aisément, car si on le suit jusqu’au bout, c’est son livre qui s’évanouit ou, en tout cas, change d’objet au point de n’être plus qu’un commentaire paradoxal sur un sujet qu’on formulera ici, façon bac de philo : le vrai conservateur n’est-il pas un révolutionnaire qui a réussi ?

 

ConservatismeRoger Scruton, traduit de l’anglais, éd. Albin Michel, 233 pages, 19,50 euros

 

Photo : © Ed. Albin Michel