Roger Kempf : « de quoi nous parlions »

Roger Kempf : « de quoi nous parlions »

L'écrivain Roger Kempf se remémore ses derniers souvenirs de Samuel Beckett qui, à la fin de sa vie, continuaient de traverser Paris à pied pour lui rendre visite.

Ma première rencontre avec Beckett, ce fut la découverte de son Proust, paru en 1931 à New York, mais longtemps inédit en France, et pour cause. Un essai qui m'avait emballé par son insolence : « On ne trouvera ici aucune allusion à la vie et à la mort légendaire de Marcel Proust, ni aux potins de la vieille douairière de la correspondance » (1). Au fil des pages, la fameuse madeleine perdait de sa prépotence, Beckett relevant une demi-douzaine d'épiphanies analogues.

C'est Richard Ellmann, le biographe de Joyce et de Wilde, mon collègue à Northwestern University, qui m'avait offert ce livre. En 1967, lors d'un séjour à Paris, Ellmann m'avait invité à le rejoindre au bar du Lutétia où il serait avec Beckett, son ami de longue date. Nous avons évoqué Joyce, son désir fou pour Martha Fleischmann et, dans la foulée, Finnegans Wake où je débusquais des idiotismes zurichois. C'était du reste la tâche que m'avait assignée Ellmann au sein de la confidentielle Joyce Society qu'il animait à Evanston. Nos séances ne dépassaient pas une heure. Sitôt le living-room envahi par les enfants en pyjama, Madame Ellmann remplissait nos verres et nous suspendions nos travaux.

Beckett, au Lutétia, me propose de le revoir, de préférence chez moi, en fin d'après-midi. J'habitais, rue de Babylone, un appartement sombre, humide, glacial. Balzac y aurait logé un de ces Parisiens, épiciers ou boutiquiers, qui réclament en vain le grand air. Quand, quelques années plus tard, j'emménageai, non loin de là, dans un ancien atelier d'ébéniste, Beckett, considérant les fenêtres, se déclara soulagé : « Bien content que vous ayez quitté votre boudoir ! »

En deux ou trois lignes griffonnées sur une fruste carte de visite, d'une écriture qui, avec les années, se penchait insensiblement, il m'annonçait sa visite une semaine à l'avance : « Je serai devant votre porte vendredi prochain à 18 heures. » Ni scotch ni bourbon, m'avait recommandé Ellmann, mais un bon whisky irlandais ! Comme Beckett voyait de plus en plus mal, j'avais pris l'habitude de l'attendre sous le porche et de l'attraper, au passage, par la manche. Grand marcheur, il traversait tout Paris à pied.

Nous ne parlions pas de littérature. Il m'en savait gré, comme d'un repos. Une seule fois, je le questionnai, en vue d'un séminaire qui lui était consacré. Il me cita, en réponse, plusieurs passages de la Bible, un livre qui l'avait marqué et qu'il connaissait sur le bout des doigts. C'était au PLM Saint-Jacques, à l'heure du petit déjeuner.

Il fallait se faire à ses silences. On ne se tait pas forcément pour les raisons que l'on croit ; Bossuet l'avait expliqué aux religieuses de Meaux. Un soir donc que nous nous taisions de concert, Beckett allume un cigare, je hasarde : « Vous êtes marié, Sam ? » « Oui, Suzanne est française. »

Il revenait de Berlin où il était allé, selon son expression, « faire du théâtre ». Débarquant moi-même à Orly, je le surprends, l'air perdu, virevoltant entre deux halls : « Je ne vois pas Suzanne. Elle était venue me chercher. » Je lui conseille de regagner le boulevard Saint-Jacques : « Mais c'est elle qui a mes clefs ! » Il paraît à bout de forces. Je l'entraîne chez moi. Il s'étend un quart d'heure, puis décide de rentrer. Nous emportons une couverture dans laquelle il s'enroule, sur le palier de son appartement. Le lendemain matin, il me rassure d'un coup de téléphone.

Je ne sais rien de lui qu'il ne m'ait appris. « Mon père, me raconte-t-il, m'emmenait dans la montagne. Mais comme j'étais trop petit pour le suivre jusqu'au sommet, il m'attachait à un arbre, avec beaucoup de douceur. Je le voyais s'éloigner, disparaître, puis, après une heure ou deux, je distinguais un point, une silhouette qui grandissait, grandissait. Enfin il était devant moi et je me jetais dans ses bras. »

Je lui envoyais des échantillons de mon travail. Il m'en accusait réception, sans autre commentaire, sauf pour un article sur les cachotteries de Charlus. Je regrette, ajoutait-il, « d'avoir tout oublié de la Recherche, depuis le temps » (2).

La réexpédition du courrier, l'attente devant un guichet, la servitude des paquets recommandés l'insupportaient comme une atteinte à sa liberté. « Livres et périodiques ne sont pas dans le secret de mes errances », m'écrit-il de Nabeul en décembre 1969.

Sa santé laissait à désirer, mais déjà il sentait que « ça allait mieux », que « ça allait s'arranger ». Opéré de la cataracte en novembre 1970, il me donne des nouvelles : « L’œil va beaucoup mieux… Pour lire, écrire et coudre c'est plus long et mauvais pour la cicatrisation paraît-il. » En novembre 1972, il tourne en dérision sa « quenouille qui fout le camp par petits bouts, ce dont on se ferait, joyeusement presque, une raison ».

Dans les moments de « désespoir », fuyant Paris, il « louchait » soit vers son bled de Seine-et-Marne, soit, de préférence, vers la Tunisie, la Sardaigne, le Maroc où passer des semaines « à traînasser et à nager, aussi bronzé qu'abruti ».

Son avant-dernière lettre, datée du 1er juillet 1988, m'avait serré le coeur : « Je n'aurai pas le plaisir de vous revoir. Souffrant je ne prends plus de rendez-vous depuis quelque temps. Il paraît que ça va s'arranger. »

Nous nous tenions, Nadia et moi, à son entière disposition. Mais il était trop tard. Le 20 juillet 1989, Sam nous écrit : « Merci de votre lettre et à vous deux pour votre gentille invitation dont je regrette de ne pouvoir profiter. Je suis dans une maison de retraite. Finis les voyages. Merci aussi de tout ce que vous faites pour mon travail, fini lui aussi. Bon voyage et bon séjour là-bas, au grand soleil. »

Le dos tourné, il ne quittait plus son fauteuil, Jérôme Lindon qu'il affectionnait me dissuada de lui rendre visite : « A quoi bon ? Ce serait trop triste, pour lui et pour vous. »

 

(1) Samuel Beckett, Proust , traduit et présenté par Edith Fournier. Ed. de Minuit, 1990.

(2) Les lettres citées ont été adressées par Samuel Beckett à Roger Kempf.

 

Photo : Roger Kempf © PIERRE ANDRIEU/AFP