Révolte et joie des enfants LGBT : les 10 enseignements de #NiPapeNiPsychiatre

Révolte et joie des enfants LGBT : les 10 enseignements de #NiPapeNiPsychiatre

Suite aux propos du Pape sur les enfants « à tendances homosexuelles » et le recours à la psychiatrie, Alice Coffin, journaliste et militante LGBTI a partagé une photo d'elle, enfant, accompagnée du commentaire #NiPapeNiPsychiatre. Elle explique ici le succès de ce hashtag.

Après avoir entendu le Pape conseiller aux parents d'enfants « à tendances homosexuelles » de les envoyer chez le psychiatre, j'ai partagé une photo de moi, à 5 ans, accompagnée du commentaire « Moi, Enfant-a-tendances-homosexeulles qui ne connut ni pape, ni psychiatre ». Ce hashtag, très vite repris et médiatisé, a catapulté sur les réseaux sociaux des centaines de photographies de personnes LGBTI (lesbiennes, gay, bi, trans, intersexes) lorsqu'elles étaient enfants.

1. La déclaration papale.


En 2012, le cardinal André Vingt-Trois choisit le 15 août, jour dit de l’Assomption, pour engager le fer contre le mariage pour tous. Cet été, le 15 août fut marqué par les révélations sur les agissements monstrueux de prêtres de Pennsylvanie. Quelques jours après, le Pape conseilla toutefois, dans une déclaration publique, d’envoyer les enfants « à tendances homosexuelles » chez les psychiatres.

Devant les réactions outrées, le service de presse du Vatican précisera : « Le Pape n’avait pas l’intention de dire que l’homosexualité était une maladie psychiatrique ». Sur cette « intention de dire », on se contentera de renvoyer, puisqu’il est ici question de psychisme, aux belles pages de Sigmund Freud sur « le refoulement de l’intention pertubatrice » (Introduction à la Psychanalyse, trad. Jankélévitch).

2. La France saturée d'homophobie

L’écho médiatique inouï donné, il y a six ans, à La Manif pour Tous a fini, par créer une saturation du discours homophobe dans l’espace public français. Aussi, les critiques des déclarations du Pape ont-elles été bien plus vives et rapides en France que dans d’autres pays. Un rassemblement s’est même tenu à l’appel du Collectif Les Irrécupérables.

3. Le problème avec les psychiatres

Si l’histoire de la condamnation de l’homosexualité par l’Eglise catholique est connue, l’instrumentalisation journalistique de la psychiatrie à des fins homophobes l’est moins. Le recours au psy homophobe est pourtant un classique des débats médiatiques. Du neuropsychiatre Henri Amoroso traitant Jean-Louis Bory de « grand malade enfermé dans sa névrose constitutionnelle » sur le plateau de Philippe Bouvard en 1977, aux tribunes offertes par Le Monde et d’autres journaux aux pédopsychiatres, comme Christian Flavigny, pour qui l’homoparentalité mènerait à l’inceste.

L’alliance entre pape et psychiatre lorsqu’il est question d’homosexualité évoque, malgré une mise au point extrêmement salutaire des syndicats de psychiatres,  les terribles thérapies de conversion, et renvoie aux pires traumatismes vécues par les personnes LGBT.

4. Le choix d’un hashtag

C’est cette alliance du pape et du psychiatre qu’il fallait donc dénoncer. Le choix du « ni, ni » renvoie au « ni dieu ni maitre », d’Auguste Blanqui, auxquels les féministes ajoutèrent « ni patron, ni mari ».

5. L’enfant communicant

La mise en avant de l’image de son moi-enfant est une pratique militante connue de l’artivisme (art et activisme) lesbien et féministe. Les Fierce Pussy l’ont utilisée dans les années 90, légendant des photos d’elles bébés, d’un « Dyke » (gouine) » ou Women lover ». On fait sortir une image de l’album photo familial, objet par excellence de la promotion de l’hétérosexualité, pour balancer son potentiel lesbien à la face du monde.

6. Le privé est politique même sur Twitter

Contrairement à Instagram ou Facebook, Twitter n’est pas, d’habitude, le lieu d'exhibition de photos privées. On y trouve davantage un discours public, des partages d’articles ou de déclarations politiques.

Lorsque des centaines de lesbiennes, gay, bi ou trans choisissent d’y poster une photo ultra personnelle accompagnée d’un message revendicatif, Twitter devient alors l’illustration même du slogan féministe « Le privé est politique ».

7. Le regard tomboy

C’est aussi une réappropriation de notre image. Pour moi, lesbienne, c’est dire, cette image m’appartient. J’en fais ce que je veux. Je revendique le regard un peu dans le vague et même les cheveux emmêlés qui me valaient des « tu t’es coiffée avec un pétard » blessants à la cour de récré. C’est le processus de fierté, propre aux démarches et marches LGBT (« gay pride »).

8. Qui défend l’enfant queer?

Mettre une photo de l’enfant qu’on était, c’est aussi défendre tous les enfants menacés par les conseils du Pape. Sinon, « Qui défend l’enfant queer ? » comme le demandait Paul B. Preciado en réaction à la Manif pour tous : « Qui défend les droits de l’enfant différent ? Les droits du petit garçon qui aime porter du rose ? De la petite fille qui rêve de se marier avec sa meilleure amie ? Les droits de l’enfant queer, pédé, gouine, transsexuel ou transgenre ? ».

9. Nous vous apportons la joie

Aussitôt posté, #NiPapeNiPsychiatre a été repris par de nombreuses personnes LGBT. Parfois dans la douleur, mais surtout dans la joie et les hommages appuyés aux « meilleur père du monde », aux « parents formidables ». C’est une information importante que de plus en plus de familles, sortent du champ des structures oppressives et homophobes.

10. L’adorable communautarisme

Sans chercher à donner la parole aux homophobes d’un côté, aux LGBT de l’autre, comme cela se faisait au temps de la Manif pour tous, de nombreux articles ont affiché un soutien fort à un hashtag jugé « puissant et adorable » par LCI, et donnant lieu à « une offensive de mignonnerie contre les réacs » selon L’Obs.

Glamour titrant même « Et si nous étions enfin bienveillants envers les enfants homosexuels ? ».

Répondre aux attaques homophobes par la revendication de ce qui nous est commun et merveilleux et que d’autres n’ont pas, est un excellent moyen de gagner le soutien de tout.e.s. Un communautarisme sexy et joyeux vaut tous les universalismes.

 

Alice Coffin est journaliste, militante féministe et lesbienne. Lauréate de la bourse Fulbright « Special NGO Leaders », elle vit actuellement aux Etats-Unis et prépare un livre sur les rapports des journalistes américains et français aux communautés et à la neutralité. Elle est la cofondatrice de l'Association des Journalistes LGBT, de l'European Lesbian Conference et des Lesbiennes d'Intérêt Général. Elle enseigne la sociologie des médias et l'écriture journalistique à l'Institut Catholique de Paris.

 

Photo : © Alix Béranger, Alice Coffin et Philippe Peyre