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Rencontre Trump-Kim : « l'art du deal » appliqué à un dictateur

Written by Pierre Rigoulot | Jun 13, 2018 10:20:42 AM

On a beau être un vieil habitué des événements politiques. Celui-là secoue très fort !

Ainsi, Trump se dit « honoré » de rencontrer Kim Jong-eun. Diable ! Ce dernier a sur les mains le sang de son frère et le sang de son oncle. Il est à la tête d’un système qui enferme dans des camps de concentration 100 000 personnes et qui refuse aux autres toute liberté d’information, d’association, de circulation. On peut continuer et évoquer les exécutions publiques, les tortures, la disette que connaissent, selon la FAO, 40 % de la population du fait de l’attachement des dirigeants du Nord à une organisation collectiviste de l’économie, les hôpitaux dépourvus de moyens, le réseau routier et ferroviaire antédiluviens, les trafics de drogues et d’armes patronnés par l’État nord-coréen.

À vomir.

Mais Donald Trump est « honoré ».

Bien des commentateurs, au soir de la rencontre de Singapour, et au vu du mince accord écrit auquel Américains et Nord-Coréens sont parvenus, en ont conclu que Trump avait légitimé le pouvoir de Kim Jong-eun sans rien obtenir de concret en retour. Trump-la-grande-gueule n’avait d’ailleurs pas, disent-ils, osé aborder la question des droits de l’homme. Il rencontrait le numéro 1 d’un État totalitaire, quelqu’un avec qui on pouvait avoir une relation « formidable ».

Kim et Trump vont d’ailleurs remettre ça dans peu de temps. Je t’invite à Washington, tu m’invites à Pyongyang. C’est presqu’une lune de miel. C’est en tout cas une « ère nouvelle » qui commence. Là, ce n’est pas Trump qui le dit, c’est Kim !

Tous ceux qui luttent pour qu’un peu moins de violence, d’injustices et d’oppression sévissent dans le monde ont envie de crier au scandale, non ? Qu’on essaie de trouver une solution à la constitution, dénoncée et interdite (en vain) par l’ONU d’un arsenal nucléaire nord-coréen, on le comprend. Qu’on tente d’imposer des sanctions pour freiner une ambition malsaine, soit. Que, devant l’échec des dites sanctions votées sans grand enthousiasme par la Russie et surtout la Chine, maîtresse des ressources énergétiques de la Corée du Nord, Donald Trump décide de tenter un tête-à-tête avec le dirigeant nord-coréen, pourquoi pas ? Tout cela, on le comprend. Mais pourquoi diantre se dire « honoré » ? Pourquoi diantre trouver l’interlocuteur « formidable » ? 

La « manière Trump » nous confronte à une autre manière d’utiliser le langage. Et à une autre manière de défendre des valeurs. Car Trump, à sa façon, défend des valeurs : la liberté individuelle et l’esprit critique, mais en usant des mots comme s’ils ne voulaient rien dire et pour le seul effet qu’ils pouvaient avoir. Bombarder Kim de son enthousiasme pour leur rencontre et pour l’avenir qu’elle ouvre, c’est chercher à le séduire, à lui faire baisser sa garde. C’est lui faire boire un philtre aux effets magiques. C’est croire que changer du tout au tout la relation qui s’est nouée entre eux, va ouvrir Kim à un autre monde. De Gaulle disait : « l’intendance suivra ». Trump dit : les droits de l’homme, la fermeture des camps, l’ouverture au marché suivront. Mais pour y parvenir, il faut d’abord, pense-t-il, des mots caressants comme des sourires, des mots qui disent la joie accompagnant le début d’une relation. Amor vincit omnia.

Une relation plus posée avec des mots pour argumenter rationnellement n’aurait rien donné. C’est l’irrationalité, l’affectivité, la dimension surprenante de Trump qui pouvaient seules rendre de son humanité à ce terrible dictateur d’un terrible pays qu’est Kim Jong-eun.

Nous verrons la suite. Et elle n’est pas nécessairement gagnante pour la paix et la fin du totalitarisme nord-coréen. Mais Trump a entrepris de balayer les stéréotypes anti-américains présents dans la tête d’un jeune leader plus ou moins communiste. Il veut faire de lui un homme de paix. Déjà, dans un tweet du 4 juillet 2017, Trump s’était publiquement demandé si « ce gars n’avait rien de mieux à faire de sa vie » que de mettre sur pied des missiles et des armes nucléaires !

Trump ne se le demande plus. Il le sait. Et ce que Kim a selon lui, de mieux à faire de sa vie, c’est d’être son ami.

Au fou ?

 

À lire : 

États-Unis/Corée du Nord : « La donne habituelle est bouleversée ! »

 

Pierre Rigoulot, Pour en finir avec la Corée du Nord, Buchet-Chastel, 224 p., 18 €

 

 

 

 

Photo : Trump et Kim lors de leur rencontre le 12 juin à Singapour © KCNA VIA KNS/AFP