Relire Lolita à l’ère #MeToo

Relire Lolita à l’ère #MeToo

Soixante ans après sa publication américaine, le roman le plus connu de Vladimir Nabokov garde son aura scandaleuse et fait l’objet d’intéressants contrechamps.

Lo-li-ta. Trois courtes syllabes qui bouleversèrent la littérature et continuent de brûler d’un feu tout sauf pâle, soixante ans pile après la parution américaine du roman de Vladimir Nabokov, en août 1958. Dans un parfum de scandale : trois ans plus tôt, ce récit de la liaison, à travers l’Amérique de l’immédiat après-Seconde Guerre mondiale, entre Humbert Humbert, un veuf de trente-sept ans, et sa belle-fille Dolorès Haze, alias Lolita, douze ans, avait été interdit en France peu après sa publication. Craignant la prison, plusieurs éditeurs prestigieux sollicités par Nabokov avaient auparavant décliné le manuscrit.

« Je présume qu’on lit ce livre sous sa forme imprimée dans les premières années du troisième millénaire », lâche Humbert Humbert vers la fin de sa confession à la première personne. On le lit toujours, oui ; et il divise toujours, quelques mois après l’éclatement de l’affaire Weinstein et la déflagration #MeToo. Anne Dwyer, une professeure de russe d’une université californienne, a récemment raconté sa stupéfaction quand des étudiants d’un séminaire sur Nabokov lui ont demandé si la lecture de Lolita était obligatoire en se plaignant que le roman participe d’une perpétuation de la culture du viol. « Lolita aurait du mal à être publié aujourd’hui, et c’est un problème », s’inquiétait en juin l’actrice britannique Emily Mortimer, qui interprète dans The Bookshop une libraire d’une petite ville anglaise des années cinquante qui fait scandale en mettant le roman en vente. Comme en écho, la psychologue française Sarah Chiche, une des signataires de l’appel sur la « liberté d’importuner », craignait qu’aujourd’hui, Lolita ou L’Empire des sens d’Oshima « resteraient à jamais dans les tiroirs ». Cette controverse entre les pro et les anti a pris une tournure particulièrement vive dans la presse espagnole, où la romancière Laura Freixas a jugé que Lolita « est écrit de telle manière qu’il réussit à nous faire oublier qu’il est mal de violer des petites filles », poussant le prix Nobel de littérature péruvien Mario Vargas Llosa à rétorquer qu’aujourd’hui, « l’ennemi le plus résolu de la littérature, qui prétend la décontaminer du machisme, de multiples préjugés et de l’immoralité, c’est le féminisme ».

« L’immonde M. Humbert »

À chaque lecteur, bien sûr, son ressenti. Mais à la relecture du livre, on peut difficilement oublier que Humbert Humbert, malgré le vocabulaire riche et sophistiqué que lui offre la plume de Nabokov, se présente comme un « détraqué maniaque » animé d’une « lasciveté infâme ». Un « chasseur » face à sa « proie », « une enfant abandonnée, absolument seule au monde, avec qui un adulte répugnant, aux membres lourds, avait copulé énergiquement à trois reprises ce matin même ». Une enfant dont il réclame qu’elle fasse son « devoir du matin », qu’il force contre rémunération à le masturber sous son bureau d’écolière et dont il rêve que, dans quelques années, elle puisse à son tour « procréer une nymphette, une Lolita II ». Quand son récit prend l’allure d’une plaidoirie, il tire parfois vers le pathétique : « Nous ne sommes pas des tueurs, assurément. Les poètes ne tuent point. » Et oui, il emploie des arguments caractéristiques de la culture du viol vis-à-vis d’une Lolita « se comportant en vérité comme la plus vulgaire des catins » (« Ce fut elle qui me séduisit », « Je n’étais même pas son premier amant ») ; mais sauf à confondre narrateur et auteur, on ne fera pas de ce discours celui d’un Nabokov qui, en 1975, confiait sur le plateau d’Apostrophes : « Lolita n’est pas une jeune fille perverse. C’est une pauvre enfant que l’on débauche et dont les sens ne s’éveillent jamais sous les caresses de l’immonde M. Humbert. » Voir dans le roman une apologie de la pédophilie, c’est un peu, s’indignait le romancier italien Roberto Calasso, comme si on lisait Crime et châtiment comme « un manuel d'instructions pour assassiner de vieilles femmes seules ».

Lolita n’est pas un roman d’amour, malgré ce que certains éditeurs indélicats ont essayé de faire croire, sans parler de ces dictionnaires qui assimilent régulièrement les termes « lolita » et « séductrice ». Derrière son style séduisant, au-delà des traits d’humour dont il est parsemé, c’est un roman sur l’obsession maniaque d’un individu pour un autre, sur le vol d’une vie. Il n’a rien de libertaire (malgré ce qu’espérait Maurice Girodias, son éditeur français, qui affirma à Nabokov qu’il espérait qu’il ferait évoluer les mentalités) mais est au contraire cadenassé, et ce n’est pas un hasard si c’est Stanley Kubrick, le cinéaste par excellence du contrôle et du dérèglement, qui s’en soit le premier emparé à l’écran. Le personnage de Lolita est vu dans un tel luxe de couleurs et de sensations qu’il apparaît moins comme une jeune fille dotée d’une existence propre que comme un papillon (Lolita Lepidoptera, aurait pu écrire Nabokov, lui-même lépidoptériste à ses heures) cloué sur une planche. Ou un bibelot précieux rangé dans un tiroir : une des plus récentes couvertures du livre, due à l’illustratrice sud-coréenne Henn Kimm, montre d’ailleurs une adolescente en position fœtale, la poitrine perforée d’une clef comme celles qui servent à remonter les automates.

L'histoire de Dolorès

Cette destruction par Humbert Humbert de Lolita-la-jeune-fille par Lolita-le-fantasme est le terrain le plus fertile pour la critique féministe du livre. Car si Lolita se présente comme la confession d’un crime et le roman prend la forme d'un procès («  Mesdames et messieurs les jurés, la pièce à conviction numéro un… », lance l’homme dès la première page), c’est un procès sans partie civile. Où la victime n’a quasiment pas voix au récit, comme en témoignent ces deux phrases de Humbert Humbert au moment où Dolorès semble prête à lui dire ce qu’elle a sur le cœur : « Elle chercha ses mots. Je les suppléai mentalement. » L’histoire de l’effacement de la vie d’une femme par un homme, qui a trouvé des échos jusqu’en Iran, où l’universitaire Azar Nafisi résumait il y a quinze ans, dans son essai Lire Lolita à Téhéran, les conclusions d’une lecture collective du roman par un book club féminin : « Lolita appartient à la catégorie des victimes sans défense à qui aucune chance n’est jamais donnée de construire leur propre histoire. Elle est ainsi doublement spoliée, non seulement de sa vie mais aussi de l’histoire de sa vie. »

En rapprochant la vie de Lolita de la leur, ces femmes iraniennes lui en offraient une nouvelle. Tout comme l’ont fait, plus récemment, d’autres auteures. En Irlande, une compagnie théâtrale, The Junk Ensemble, a ainsi étrenné au printemps Dolores, un spectacle de danse revisitant le roman de Nabokov du point de vue de son personnage féminin. Et en cette rentrée 2018, deux Américaines ont adopté le même contrechamp en s’intéressant à l’enlèvement de la petite Sally Horner, parfois présenté comme l’inspiration de Nabokov – au grand dam de ce dernier, qui mettait brièvement l’épisode dans la bouche de Humbert Humbert : « N’avais-je pas fait par hasard à Dolly ce que Frank Lasalle, un garagiste quinquagénaire, avait fait en 1948 à une fillette de onze ans, Sally Horner ? » Cette phrase, la romancière T. Greenwood la place en exergue de son Rust & Stardust, qui revisite sous forme de fiction l’histoire de cette jeune fille détenue pendant deux ans, du Maryland à la Californie, par un homme qui se faisait passer pour son père après l’avoir enlevée. Dans un essai intitulé The Real Lolita. The Kidnapping of Sally Horner and the Novel That Scandalized the World, Sarah Weinman pointe quant à elle les similarités entre ce dossier et l’intrigue du roman, ainsi que la connaissance que Nabokov a pu en avoir, malgré ses démentis.

La jeune fille est morte dans un accident de voiture le 18 août 1952, six ans jour pour jour avant la publication américaine de Lolita. Et à peu près au même âge que Lolita, qui meurt, elle, en donnant naissance à une petite fille mort-née. « En réalité, Sally Horner est une triple victime », conclut Sarah Weinman. « Arrachée à sa vie de tous les jours par Frank La Salle, pour ensuite la voir abrégée par un accident de voiture, puis exploitée pour produire le squelette de Lolita, avec pour seule reconnaissance une incise à peine remarquée par des millions de lecteurs. » Une victime à qui Weinman a voulu donner une nouvelle existence, en même temps qu’elle nous offre une relecture de Lolita. La preuve que le roman de Nabokov a toujours beaucoup à nous dire, pour peu qu’on veuille bien encore le lire.

 

Jean-Marie Pottier est journaliste et ancien rédacteur en chef de Slate. Auteur de Smile, la symphonie inachevée des Beach Boys (Ed. Le mot et le reste).

Photo : © Folio

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