Rebecca Solnit : « Réduire les femmes au silence a toujours été la stratégie en vigueur »

Rebecca Solnit : « Réduire les femmes au silence a toujours été la stratégie en vigueur »

Rebecca Solnit, figure emblématique du féminisme, fait le point sur le « mansplaining » : concept phare issu de son livre « Ces hommes qui m'expliquent la vie » paru 1er mars 2018.

Figure de la gauche progressiste américaine, Rebecca Solnit a publié une dizaine d'ouvrages. Son dernier livre, Ces hommes qui m'expliquent la vie, évoque aussi bien Virginia Woolf que l'affaire DSK : l'essayiste y déconstruit la violence genrée mais aussi la rhétorique pernicieuse qui permet aux systèmes de pensée sexistes de perdurer.

 

Votre article « Les hommes m'expliquent la vie » a d'abord été publié sur Internet en 2008. Quel regard portez-vous sur sa pertinence, dix ans plus tard ?

L’idée de cet essai m'est venue par surprise et je suis encore étonnée de sa longévité et de son impact : il est traduit en suédois et en coréen, a donné naissance au terme mansplaining dans 34 langues et continue de circuler. Il nourrit un débat, au niveau international, sur un phénomène inédit et opaque à l'époque, comme la manière dont une même idéologie sexiste produit des fardeaux plus ou moins lourds à porter pour les femmes. La thèse centrale est que le territoire dans lequel les femmes existent est souvent policé et exigu, tandis que celui des hommes est souvent vaste et rempli d'excuses.

Jugez-vous toujours le terme mansplaining (ou « mecsplication » en français) imparfait ? Vous regrettiez, à l'époque, qu'il essentialise un défaut masculin. 

Aujourd'hui, il me plaît. J'avais des réserves mais, il y a plusieurs années, une jeune femme m'a confié que, jusqu'à l'apparition de ce mot, ces expériences vécues ne pouvaient pas être nommées, ce qui empêchait de les relier à des tendances plus vastes et des courants plus souterrains. Le terme est donc très utile et souvent utilisé en anglais. J'aimerais que la blogueuse qui l'a inventé en réponse à mon essai se l'approprie car, à l’origine, il ne vient pas de moi…

En quoi la répartition de la parole est-elle genrée ?

Des études ont démontré que les femmes sont plus souvent interrompues – même à la Cour suprême ! Le statut et le respect dont bénéficient traditionnellement les hommes se manifestent par la place que prennent leur parole et l'écoute suscitée. Mais cela évolue puisque les femmes accèdent à des postes à responsabilités et que de plus en plus de personnes sont prêtes à les écouter – même si, paradoxalement, les femmes sont aussi éduquées à se discréditer les unes les autres.

Dans votre ouvrage, vous évoquez la figure de Cassandre, dont les prédictions ne sont jamais crues. Quels stéréotypes désignent les femmes qui prennent la parole ?

Ils sont nombreux mais se résument globalement à : « N'écoutez pas cette personne, ne la croyez pas, ne laissez pas ses mots avoir de conséquences. » Ce qui sous-entend que la femme serait folle, qu'elle se fait des idées, qu'elle a tout inventé (voire, selon Freud, qu'elle aurait aimé que cela arrive). Les femmes seraient donc toujours trop (ou pas assez !) émotives. Les victimes doivent même faire très attention à leur « performance » lors des procès, sinon leur témoignage pourrait être perçu comme l'expression d'une rancune pour blesser un homme. Là se trouve la formule magique qui permet de détourner l'attention du délit commis par un homme – par exemple, un viol – pour se concentrer sur les conséquences dramatiques que ce crime aura pour lui. Comme si la victime, et non pas le système judiciaire (ou l'accusé), était responsable des conséquences.

Réduire au silence et ignorer les femmes a toujours été la stratégie en vigueur ; c'est d'ailleurs ainsi que Harvey Weinstein a pu s'en prendre à 109 femmes sans aucune conséquence, tout comme Bill Cosby, qui aurait agressé et drogué des femmes pendant une cinquante d'années. Ces femmes ont été raillées, voire punies pour avoir élevé la voix. Aux États-Unis, 70 % des femmes qui se plaignent de harcèlement sexuel au travail subissent d'ailleurs des représailles. Cela pousse les femmes à se taire tout en faisant perdurer la violence sexiste.

Comment les outils linguistiques mis en place par le féminisme donnent-ils de la visibilité ? Et de quelle manière la parole produit-elle de la capacité d'agir ? 

Lorsque l’on est malade, le médecin diagnostique la maladie, afin de la guérir. Nommer, c'est établir un diagnostic, donner un nom aux choses. C'est le début de la justice, et donc de la guérison. En ne reconnaissant pas, pendant longtemps, le viol conjugal, on ne le considérait pas comme un crime. Avant de nommer le harcèlement sexuel, il n'y avait pas non plus de recours pour les personnes maltraitées : un obstacle immense dans la réussite professionnelle des femmes – oui, les hommes aussi se font agresser, par des hommes et des femmes, mais pas dans la même mesure. La dénomination n'est pas la cure mais elle est une étape clé.

La pratique du victim blaming, qui consiste à dire aux victimes d'ajuster leur comportement, a encore cours. Dès lors, que peuvent faire les hommes qui souhaitent s'impliquer ? 

Le bel axiome ayant émergé du féminisme ces dernières années est « la cause du viol, c'est les violeurs ». Les jupes courtes, les déambulations urbaines, le sourire, le corps féminin, les fêtes, tout cela ne produit pas de viol. Le respect, c'est d'abord faire attention aux autres : écouter et surtout partager leur expérience. Qu'est-ce que cela veut dire d'être une jeune femme qui marche dans la rue à minuit, de parler en réunion, d'être la personne noire dans une pièce où tout le monde est blanc ou d'être l'immigré à l'étranger ? Ce travail d'imagination est nécessaire pour éprouver de la compassion ; or les préjugés nous poussent à nous en passer lorsqu'il s'agit de certains genres, races ou nationalités... Mon conseil : écoutez, faites attention, imaginez et repoussez vos limites.

On entend souvent « ce n'est pas grave ». Pourquoi est-il essentiel d'établir une continuité entre faits « graves » et « moins sérieux » ?

Les agressions mineures ou graves pataugent dans une même idéologie – celle qui désigne qui est important et qui a des droits. Reconnaître que la misogynie et la dévalorisation des femmes ont toutes sortes de conséquences est indispensable. Par ailleurs, la justice ne répond pas de la même manière à de l'impolitesse ou à une agression.

Vous opposez « phénomènes sociaux généralisés » et « évènements isolés ». Pourquoi est-il si difficile de reconnaître l'aspect systémique des violences de genre ? 

La société aime à penser que ce qui est vicieux et mal n'existe que dans les marges : ce n'est pas nous, c'est eux. Pourtant, la présence généralisée de la violence contre les femmes – en famille, dans la rue, au travail, à l'université, etc. – signale un problème central dans la société, qui n'a rien de marginal. Il faut condamner les puissants, pas les impuissants. Il faut légitimer un changement profond qui ne favorise pas ceux qui bénéficient du système actuel.

Que pensez-vous du mouvement #MeToo ?

J'ai vu de plus en plus d'énergie déployée au cours des cinq dernières années en matière de réponses féministes à la violence. Par exemple, après un cas de viol et de torture à New Delhi [dans un bus, en 2012] et l'affaire de Steubenville dans l'Ohio, en 2012 [un viol collectif commis sur un campus par des joueurs de football américain]. Nous assistons à l'émergence d'une nouvelle génération de féministes brillantes et sans concessions, qui tiennent un discours inclusif sur l'intersectionnalité [discriminations simultanées, de race et de genre, par exemple].

Le mouvement #MeToo est différent car le débat n'a pas lieu après des révélations concernant une agression en particulier commise par un seul homme : il concerne de nombreux hommes, avec pléthore d'exemples et de conséquences qui attirent l'attention sur un phénomène répandu dans notre culture. Parfois, je me demande quel est le public concerné par ces témoignages : sans doute ceux qui n'écoutaient pas ou n'y croyaient pas auparavant. Ils n'étaient pas obligés, maintenant si.

Pourtant, on questionne encore ce qu'il est approprié de dénoncer et l'on continue de considérer que les femmes « exagèrent ». Un retour de bâton ?

Beaucoup de femmes s'attendaient à un retour de bâton depuis le début. Évidemment, celles dont la carrière est de flatter les hommes et de servir le patriarcat continuent d'œuvrer et de dire que les femmes qui dénoncent ne sont pas « raisonnables ». D'ailleurs, l'immense majorité des femmes est éduquée dès l'enfance à servir les hommes et à les mettre à l'aise. Il reste étonnant que, lorsque la violence masculine à travers le monde est la première cause de blessure chez les femmes entre 15 et 44 ans, on se plaigne que #MeToo va trop loin. Au contraire, nous devrions espérer que le mouvement aille plus loin, jusqu'à ce que la violence misogyne n'ait plus d'effet sur la psyché, la liberté et l'égalité des femmes. Jusqu'à ce que cela soit révolu. Faire évoluer le patriarcat, c'est bousculer un système millénaire, inscrit dans nos textes religieux, légaux et culturels. Il est encore tôt mais les évolutions récentes sont déjà merveilleuses.

 

À lire : Ces hommes qui m'expliquent la vie, Rebecca Solnit, traduit de l'anglais (États-Unis) par Céline Leroy, éd. L'Olivier.

Propos recueillis par Clémentine Gallot.

Photo : Rebecca Solnit © Jude Mooney / Ed. De L’Olivier

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