Vous êtes, comme moi, sexiste inconscient

Vous êtes, comme moi, sexiste inconscient

Julie Desrousseaux est journaliste. Elle a 30 ans. Elle l'admet : « Je suis viscéralement égalitariste, fraîchement autoproclamée féministe et, force est de constater, indéniablement sexiste. Sexiste inconsciente, involontaire, sexiste féministe. Je prends le pari que nous sommes légion de sexistes inconscients. »

Pendant combien de temps vais-je me satisfaire de m’offusquer du sexisme de la société sans interroger ma responsabilité individuelle ? Moi, sexiste ? Jamais ! Je suis évidemment révoltée par les inégalités salariales, j’estime évidemment qu’il n’est de rapport sexuel non conjointement consenti, je considère évidemment que femmes et hommes sont également capables de prendre des décisions. Voyez comme mes intentions sont louables. Si toutefois, comme j’en ai la fâcheuse impression, on est une majorité à dénoncer une société sexiste et une majorité à se penser non sexistes, alors mes maths me lâchent. À moins d’être une majorité de sexistes inconscients.

Le Larousse enseigne que le sexisme est constitué par « l’attitude discriminatoire fondée sur le sexe ». L’idée d’être sexiste me révulse. Mais…

Mais quand j’entends « médecin véreux » je visualise un homme. Mais j’ai intégré l’idée que l’orgasme féminin étant plus laborieux, il est normal que mon partenaire masculin l’atteigne plus régulièrement. Mais je qualifie plus volontiers de « communautariste » un club de femmes d’affaires et de « progressiste » un comité de direction composé à 90 % d’hommes ouvrant la porte aux femmes. Mais je suis plus prompt à voir de l’agressivité chez la féministe et de la passion chez l’environnementaliste, sans parler de la quasi-perfection de l’homme féministe. Mais je crains le potentiel nivellement par le bas de quotas sans m’interroger sur le bien réel nivellement imposé depuis la nuit des temps par la préséance masculine. Mais je peine à visualiser un monde alternatif sans éprouver une culpabilité, comme si je voulais faire du mal aux hommes. Mais je me laisse passivement convaincre par l’injonction du raisonnable prônant que « les choses ne peuvent pas changer du jour au lendemain » sans exiger de savoir pendant combien de temps on peut se réjouir d’une égalité croissante qui n’est autre qu’une inégalité persistante.

Laissant volontairement de côté la question (importante) de savoir si des attributs typiquement masculin ou féminin existent, j’observe que je participe de la dévalorisation de ces derniers. Combien de femmes ont joué la carte du « garçon manqué » pour se valoriser, faciliter une intégration professionnelle ou sociale – notamment pour se faire apprécier des hommes, dont l’avis semble plus important ? Pour gravir les échelons de ma boîte, j’ai avancé des pions jugés (peut-être à tort, ce n’est pas le sujet) masculins : décidée, preneuse de décision (mais pas autoritaire ! chassons l’ombre castratrice), pas chiante, aimant le rugby plus que la danse (alors que j’ai une passion pour les deux), pas émotionnelle pour un sou, et préférant la compagnie des hommes que celles des geignardes et des pestes. Un type bien quoi. Verrions-nous les Lagarde, Merkel et autres May, ces femmes de pouvoir portées en effigies d’un XXIe siècle progressant, de la même façon si elles ressemblaient un peu plus à Ivanka Trump ? Combien de patrons du CAC 40 attribuent leur succès à leur caractère doux, attentionné et focalisé sur le bien-être de leurs salariés ? On dit aux hommes qu’ils ne doivent pas pleurer, pour réussir en société les femmes se le disent elles-mêmes.

Complices de la valorisation dans la vie publique de traits considérés masculins, unis dans la négation de traits dits féminins, pour une fois bien égaux – femmes et hommes – devant les contradictions douloureuses que ces normes engendrent.

La définition de sexisme ne convoque aucune condition d’intentionnalité. Être sexiste n’est pas une obligation de moyen (le vouloir) mais de résultat (un traitement différent). J’ai 30 ans, je suis viscéralement égalitariste, fraîchement autoproclamée féministe et, force est de constater, indéniablement sexiste. Sexiste inconsciente, involontaire, sexiste féministe. Je prends le pari que nous sommes légion de sexistes inconscients, trop aveuglés par nos bons sentiments pour voir la réalité de nos comportements.

Pourquoi est-ce important de le dire, de se le dire ? Le dire pour le voir. Ce qui n’est pas nommé n’est pas vu, pas pris, pas réglé. Tant qu’on lit l’énumération de mes attitudes sexistes en cherchant le contre-exemple nous dédouanant, tant qu’on estime que c’est la faute du système (sans pouvoir jamais convoquer ledit système au débat, c’est bien pratique) si peu d’élues sont des femmes sans s’interroger sur les stigmates qui nous empêchent, nous électeurs et potentiels candidats, de visualiser une femme autant qu’un homme à ces postes, tant que les femmes considèrent – comble du sexisme ! – qu’elles ne peuvent décemment pas être sexistes, tant qu’on croit que le problème vient des seuls goujats qui pensent que les femmes conduisent mal, on ne tire pas juste, et la colère demeure.

La meilleure arme du sexisme, c’est qu’il avance caché. Juste là, à l’intérieur. Devenant conscient de notre état inconscient de sexiste, on passerait moins de temps à s’en défendre et plus de temps à s’y attaquer. Arrêter de s’engueuler sur des mots par média interposé, arrêter de passer pour casseuse d’ambiance quand on relève entre potes une remarque sexiste, se coéduquer respectueusement, se libérer conjointement.

Sexiste, vous ? Le mot vous choque ? Tant mieux, c’est une réalité choquante. Assurez-vous simplement que le constat vous choque plus que le mot pour le dire, vous risqueriez de vous tromper de combat. Cette qualification n’entache pas, renforce même ma volonté de ne pas être sexiste, elle lui donne simplement quelque chose de concret à quoi s’attaquer. Ça ne peut qu’aller mieux à partir de maintenant.

 

Photo : © LUDOVIC MARIN/AFP