« Re-Calais » de Yann Moix, l’exil à vif

« Re-Calais » de Yann Moix, l’exil à vif

Pendant neuf mois, l’écrivain et réalisateur a filmé Calais, ses habitants inquiets et ses migrants qui dorment à même la boue. Son documentaire « Re-Calais », parfois drôle et décalé, est disponible sur le site d’Arte et diffusé ce samedi à 18h35.
Par Simon Blin.

C’est un court-métrage qui a beaucoup fait parler de lui bien avant sa sortie sur les écrans. En janvier, Yann Moix publie dans Libération une tribune au vitriol à l’encontre du chef de l’État qu’il accuse d’« actes de barbarie » et d’avoir instauré dans la ville portuaire sur le chemin de l’Angleterre un « protocole de la bavure ». Six mois plus tard, on est loin des images choc et d’un film à charge sur les forces de l’ordre. Derrière son caméscope, l’écrivain-réalisateur (Podium, 2003) livre un étonnant 50 minutes à la réalisation artistique parfois cartoonesque et découpée en chapitres ironiques (« Ridge Racer », « Julius », « Bin & Merki in Deux pointures »). Il va jusqu'à appuyer certaines séquences par des rires et des applaudissements factices façon série TV, le tout bercé par le ringardissime refrain de « L’été sera chaud » d’Éric Charden.

Re-Calais navigue entre deux eaux, mêlant tragique et humour taquin. Du jamais vu pour un reportage sur la situation migratoire dans la région. Moix joue la carte de la moquerie bienveillante à l'égard de ces exilés, comme lorsqu’il explique que la tendance est au rose fluo en montrant plusieurs sacs de couchage de cette couleur ; ou bien que l’avant-centre d’un match de foot improvisé sur un terrain vague se trouve hors-jeu alors que ce dernier est en train de dormir à même le sol. N'en déplaise à ceux que ce procédé rebutera, le réalisateur, présent dans la salle du cinéma étoile de Saint-Germain-des-Près ce mercredi 6 juin au soir, a expliqué que c'est grâce à l'humour qu'il a réussi à entrer en contact avec ces personnes souvent seules. « Ces gens-là n'ont pas d'amis à Calais. Ils n'ont que des concurrents. Ils sont seuls. Cela fait des mois qu'on ne leur a pas décroché un sourire en déconnant avec eux. »

Le sujet comporte aussi des moments forts et spontanés, comme cette rencontre pourtant mal engagée avec un CRS, jusqu'à ce qu'ils se rendent compte qu'ils ont fait l'armée ensemble (régiment de Verdun, 1993) ; ou ce gendarme à la retraite et son chien Daisy hésitant entre l'impossibilité d'accueillir toute « la misère du monde » et un geste d'humanité, aidé par la rencontre de Tatiana, une belle jeune femme étrangère dont il conserve précieusement la photo. Mais aussi, moins drôle, cette scène d’ouverture d’une rare violence, où un Calaisien en colère interpelle le chroniqueur d’On n’est pas couché bien en face de la caméra : « Qu’est-ce que vous venez faire à Calais, vous ? (…) Je ne viendrais pas à Calais à votre place. Vous n’êtes qu’un con. Vous n’avez pas d’honnêteté ni de fierté ». Une mise en garde qui dit beaucoup du ras-le-bol de certains habitants sur place. Quand d'autres énumèrent à la bougie un soir d'hiver la liste des morts à Calais depuis 2015 : « Nasratullah, un Afghan de 16 ans, écrasé par un train de marchandises sur le site d'Eurotunnel ; Nahoul, une Syrienne de 26 ans, percutée sur l'A16 par une voiture qui ne s'arrête pas – son fils de neuf ans lui tenait la main ; Samir, un bébé erythréen, décédé une heure après sa naissance – sa maman âgée d'une vingtaine d'années a chuté du camion déclenchant un accouchement prématuré… »

S’il n’apporte pas de réponses ni ne suggère des solutions, ce film offre cependant au spectateur un regard unique sur ce quotidien kafkaïen, où policiers et exilés répètent chaque jour le même jeu du chat et de la souris sur les parkings pour camions de marchandises. Un running gag absurde dont on pourrait presque sourire s’il ne soulignait pas la détresse humaine.

 

À voir : Re-Calais, de Yann Moix en accès libre sur Arte et programmé samedi 9 juin à 18h35.

 

Photo : capture d'écran du documentaire