Quand l’Élysée et Matignon exaltent le burn-out

Quand l’Élysée et Matignon exaltent le burn-out

Atmosphère tendue, fonctionnaires au bord de la rupture, départs à la pelle... Il serait de bon goût au gouvernement de mettre en scène l'épuisement professionnel. Une communication anachronique et fort inquiétante selon la politiste et ex-conseillère de Najat Vallaud-Belkacem, Agathe Cagé, à un moment où beaucoup de chercheurs tendent à pointer les risques « psychosociaux » au travail.

Emmanuel Macron est au travail. Édouard Philippe est au travail. Et surtout, ils le font savoir. Comme tétanisés par le décrochage dans l’opinion connu par François Hollande du fait de vacances d’été perçues comme décalées et trop longues par les Français en 2012, le couple exécutif tente à tout prix de se construire une image médiatique de surhommes. Depuis douze mois, nombreux sont les articles de presse qui racontent les coulisses de l’Élysée où les proches conseillers du Président laissent entendre qu’ils quittent le Château après trois heures du matin et qu’il ne se passe pas un jour sans qu’ils ne soient convoqués pour une réunion nocturne ou, après minuit, sollicités sur un dossier, qu’il serait difficile de tous les citer et que l’on frôle l’overdose.

Le 20 juin dernier, un article du Monde amène le lecteur à verser une larme pour une armée de conseillers s’exprimant sous couvert d’anonymat pour dire leurs corps et leurs esprits impactés par un rythme imposé par « Emmanuel lui-même ». Il semble en effet aujourd’hui de bon goût, rue du Faubourg Saint Honoré, de tenter de se glisser dans les vêtements aux allures mythiques des dirigeants marquants qui, de Napoléon à Churchill en passant par Margaret Thatcher, ont eu la réputation de n’avoir besoin que d’une poignée d’heures de sommeil par nuit. Une coquetterie pourtant so old school

Cela n’aurait aucun sens de contester que les collaborateurs des ministres du gouvernement d’Édouard Philippe et du Président de la République ont des charges de travail particulièrement importantes. La fonction de conseiller en cabinet implique une « sujétion particulière ». Les conseillers perçoivent d’ailleurs chaque mois une indemnité venant rémunérer ces conditions de travail hors norme – une ISP (pour indemnité de sujétion particulière) – et ils bénéficient d’une prise en charge quotidienne, s’agissant tant de l’appui administratif, de leurs déplacements que de leurs repas, leur permettant de se concentrer uniquement sur la gestion des dossiers. Que les équipes soient composées de dix, vingt ou vingt-cinq conseillers, pratiques qui varient selon les gouvernements, la fonction de conseiller en cabinet ministériel, qui est occupée sur des périodes variant de quelques mois à une poignée d’années, a toujours requis un engagement marqué dans le travail et un équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle penchant nettement en faveur de la première.

Mise en scène

On peut par contre s’interroger sur le sens de l’attachement apporté par les équipes ministérielles à mettre en scène leur épuisement et l’intensité de leur travail. Et par le Président de la République à se mettre en scène comme le chef d’orchestre qui bat la mesure de cet épuisement, déclarant dans le documentaire de Bertrand Delais Macron président, la fin de l’innocence, diffusé sur France 3 le 7 mai dernier, que « le rythme et l’intensité qui s’imposent aujourd’hui s’imposeront aussi longtemps que le changement ne sera pas tangible ». Comme si l’épuisement au travail avait jamais apporté un gage quelconque d’efficacité de ce dernier et de pertinence dans les choix faits.

Alors que le droit à la déconnexion a fait son entrée dans le code du travail français il y a un peu plus d’un an et que devrait s’imposer à ceux qui ont en charge la conduite du pays un devoir d’exemplarité, au moins dans l’image qu’ils cherchent à renvoyer, piétiner ainsi la question des risques psychosociaux liés au travail n’est pas anodin. Ceux qui prennent plaisir à systématiquement opposer « ancien monde » et « nouveau monde » gagneraient à prendre conscience que les phénomènes de « surcharge cognitive et émotionnelle, avec un sentiment de fatigue, d’excitation » (pour reprendre ici les mots du rapport « Transformation numérique et vie au travail » remis par Bruno Mettling en septembre 2015) constituent des dangers pour la santé dont l’actualité est criante. Il n’y a pas plus « ancien monde » que d’ignorer l’impact sur la santé – et également sur les performances – des phénomènes de stress, de surcharge de travail, de surcharge informationnelle et d’épuisement professionnel, constat trop récemment mais aujourd’hui unanimement partagé en France, et cela au moins depuis la publication en 2007 par l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail de l’ouvrage Prévenir le stress et les risques psychosociaux au travail. La défense de la « valeur travail » à laquelle Emmanuel Macron, alors ministre de l’Économie, disait déjà croire en 2015, passe par celle de la qualité de vie au travail.

La santé au service de la politique gouvernementale

Si, toutefois, il n’était question ici que du confort de vie d’une centaine de conseillers ministériels, qui pour une partie d’entre eux se gargarisent du fait d’être – ou d’apparaître – « sous l’eau », le sujet pourrait sembler anecdotique. Mais, à en croire L’Obs, le mépris de l’humain aurait été érigé comme nouvelle forme de management à Matignon et toucherait notamment les équipes administratives. Réaffectations et départs à la pelle de secrétaires, atmosphère tendue, pressions sous forme de chantage à l’emploi, fonctionnaires au bord de la rupture, la situation telle qu’elle est rapportée par l’hebdomadaire entraînerait n’importe quel directeur des ressources humaines ou responsable d’équipe à mettre en place un plan d’urgence visant à limiter les risques psychosociaux. Car il n’est pas seulement question d’intensité du travail, inhérente à l’institution et aux fonctions, mais également de mal-être et d’un malaise de moins en moins diffus. Interrogé fin mai sur le sujet par BFM TV, le Premier ministre a fait le choix inverse d’assumer et de signer. Son argumentaire ? La mise sous pression des employés de Matignon est une réponse aux attentes des Français. Ainsi, pour Édouard Philippe, au regard de la pression venue des citoyens, « on ne peut pas dès lors que quelque chose ne va pas, espérer que ça va s’arranger ou attendre ». Le risque des burn out semble par conséquent pouvoir croître chez les fonctionnaires en poste rue de Varenne sans que cela ne soit considéré comme problématique. Au fond, ils seraient interchangeables et leur santé au service de la politique gouvernementale.

Ne nous y trompons pas. Matignon n’est pas un lieu hors sol, son quotidien dit aussi une certaine conception des relations sociales. Et celle-ci, telle qu’elle semble transparaître dans la presse, non seulement suscite l’inquiétude mais également l’incompréhension tant elle est en décalage avec ce que devrait être la relation de travail en 2018. Une relation de travail intégrant la problématique de la qualité de vie, la prévention des risques psychosociaux et le bien-être des employés, au service de leur santé et de leurs performances. La société du ruissellement se construirait-elle à la sueur de « petites mains » considérées comme interchangeables ? On ne saurait lire sans inquiétude cette confidence glissée dans un sourire au Monde par un anonyme présenté comme un « très proche » d’Emmanuel Macron : « n’oubliez jamais que le président génère son confort dans l’inconfort des autres ».

Ceux qui pensaient que le « nouveau monde » aurait à cœur de mettre à mal l’univers impitoyable du travail tel que pratiqué par certaines entreprises et dénoncé par l'émission Cash Investigation d'Élise Lucet en seront pour leur compte si la « start-up nation » se retrouve être une vulgaire et pâle copie du paternalisme industriel du XIXe siècle. Une réalité qui serait non seulement anachronique mais de plus économiquement non pertinente et socialement fort inquiétante.

 

Agathe Cagé est politiste, présidente de l’agence de conseil COMPASS LABEL et ancienne directrice adjointe du cabinet de Najat Vallaud-Belkacem.

 

Photo : Edouard Philippe © AFP / CHRISTOPHE SIMON