« Psychanalyse et politique » et le féminisme différentialiste

« Psychanalyse et politique » et le féminisme différentialiste

Le groupe « Psychanalyse et politique » d'Antoinette Fouque représentait l'une des branches différentialistes du MLF, se voulant un laboratoire de réflexion sur le féminin et la génitalité. Entretien avec Michèle Idels et Elisabeth Nicoli sur ce féminisme qui revendique la différence.

On postule les débuts d'une sorte de révolte féministe en Mai 68, mais à l’époque, Antoinette Fouque comme Monique Wittig disent que « Mai 68 est une révolution viriliste où les femmes ne peuvent pas s’exprimer ». Le mouvement s’est créé en réaction à Mai 68 ?

Les deux propositions sont justes en réalité. C'est bien le mouvement de Mai 1968 avec sa révolte contre l'autorité, le père, les dominations censurantes, et le vent de transformation et de libération des désirs qu'il a fait souffler, qui ont rendu possible la naissance du Mouvement de Libération des femmes. Mais comme le relevait en effet Antoinette Fouque, cette révolution était viriliste. Sur les murs, des affiches proclamaient : « Le pouvoir est au bout du fusil, le pouvoir est au bout du phallus ». Contrairement à la conscience de classe et la conscience anti-impérialiste, alors très vives, la conscience de sexe n'existait pas encore et les femmes n'avaient pas voix au chapitre. Elles n'avaient en réalité pas de voix du tout en tant que personnes sexuées. Antoinette Fouque et Monique Wittig – ensemble à la Sorbonne où elles ont créé un Comité révolutionnaire d'action culturelle avec de jeunes actrices et acteurs, artistes, écrivains – ont compris qu'il fallait créer un mouvement des femmes pour lutter contre l'exclusion, la misogynie, la « prééminence du manpower ». Et elles l'ont programmé pendant l'été. En octobre a eu lieu la première réunion non mixte de ce qui deviendra le Mouvement de libération des femmes, à la fois donc dans la foulée et contre le machisme de Mai 68. Plutôt que de parler de réaction à Mai 68, on pourrait peut-être dire que le MLF a accompli et a dépassé en réalité les aspirations de Mai en les poussant plus loin, en les sortant des déterminations guerrières et de la domination masculine.

Pourquoi s’est créé le groupe « Psychanalyse et politique » ?

Antoinette Fouque a très vite relevé que chez beaucoup de garçons et de filles qui ont fait le mouvement de Mai 68, l'altruisme apparent cachait le plus souvent un « mal-être narcissique ». Elle-même est alors en analyse et a conscience qu'il peut y avoir, chez les militant.e.s, « un clivage entre le désir conscient de faire la révolution et ce qui, dans l'inconscient, l'arrête, l'ennemi étant alors projeté sur l'extérieur ». Convaincue qu'il faut faire un travail sur soi, articuler la scène privée et l'engagement politique en faisant émerger un sujet « femme », elle propose alors dans le MLF naissant un travail sur l'intime, le désir, en même temps qu'une lecture critique des grands textes de la pensée contemporaine parmi lesquels ceux de Marx et de Freud. Il s'agit d'« analyser ce qu'il y a d'inconscient dans les choix politiques et de politique dans l'inconscient ». Elle crée pour cela dès les premières réunions du mouvement un groupe de recherche, une sorte de laboratoire de réflexion, d'université permanente, ouverte à toutes, qui s'appellera « Psychanalyse et politique ». Ce lieu sera un lieu de questionnement d'un « éros féminin », d'une libido propre où les militantes vont lever le refoulement que la psychanalyse et plus globalement notre civilisation font peser sur les femmes et sur la procréation. Avec Psychanalyse et politique, la théorie analytique s'enrichira d'une pensée de la génitalité au seuil de laquelle Freud et Lacan s'étaient arrêtés en affirmant qu'il n'y a qu'une libido, mâle ou phallique. Et cette nouvelle manière d'aborder la différence des sexes, jusqu'à la parité, essaimera dans toutes les sciences humaines, entraînant une « rupture épistémologique ».

Pour reprendre Freud, qui a longuement été étudié par « Psych et po », « c’est à partir de l’intersection, de l’étrange, que l’on comprend le monde ordinaire, que nous prenons comme allant de soi, des significations sexuelles. » Dans les travaux et discussions qui sont rapportées dans ce livre, le sexe est binaire, différencié : en pratique, parliez-vous d’intersexualité, de transidentité ?

Loin de nous la prétention d'analyser Freud ! Et je ne crois pas non plus qu'on puisse dire que le sexe ait été considéré comme binaire à « Psych et po ». Freud et Lacan avait l'un et l'autre affirmé qu'il n'y a qu'une libido pour les deux sexes et qu'elle est mâle ou phallique. « Il n'y a de jouissance que du phallus », disait Lacan. Sans méconnaître le génie de ces théoriciens, il n'était pas question de souscrire à ce postulat selon lequel il n'y avait en réalité qu'un seul sexe, la femme participant de la libido de l'homme. Affirmer comme l'a fait Antoinette Fouque, qu'il y a deux sexes, et deux libidos, c'était mettre en cause le monisme phallique, le Un totalitaire de l'androcentrisme. Le deux étant le début du multiple et la condition du trois, c'est-à-dire de la création de vivant qu'est la procréation, avec la dissymétrie irréductible entre les sexes au regard de la gestation. Même si, à l'aide des nouvelles possibilités technologiques, d'aucuns s'emploient aujourd'hui à faire disparaître celle-ci. Il s'agissait aussi, en faisant reconnaître cet apport spécifique des femmes à l'humanité, de lutter pour qu'il cesse d'être une cause de discriminations.

Les notions d'intersexualité et de transidentité sont apparues bien plus tard dans nos réunions. Mais nous parlions déjà, avec Antoinette Fouque, de « genres » qui se partagent entre les sexes. Un homme peut être masculin et/ou féminin et une femme féminine et/ou masculine, avoir pour objet d'amour un homme ou une femme. « Né(e) fille ou garçon, on devient femme ou homme, masculine ou féminin » et « la différence des genres viendra infirmer ou confirmer la différence des sexes », écrivait la fondatrice de Psychanalyse et politique.

Dans le livre MLF Psychanalyse et politique, il est rapporté qu'Antoinette Fouque disait que « Censurer la différence des sexes et des races, c'est censurer la différence, le différent ». Avec le recul, dans la mesure où l'on sait qu'il n'y a pas de « races » et ainsi pas de différences entre elles, quel est le rapport des féministes qui se réclament de « Psych et Po » à ces propos ?

Vous faites ici référence non pas à des écrits directs d'Antoinette Fouque mais à des notes de réunion prises à la volée et qui sont par nature lacunaires. Cela dit, la question que vous soulevez est compliquée. Nous savions déjà que les races n'existaient pas en termes biologiques et génétiques et en même temps, la question du maintien ou non de ce terme dans le discours politique faisait l'objet de débats au sein même du mouvement noir américain. Certains défendaient une identité positive qui se lit dans ce slogan « Black is beautiful ». L'époque était à l'affirmation des différences pour les réhabiliter contre un modèle unique dominant auquel il n'était plus question de s'assimiler. Au MLF-Psychanalyse et politique, nous nous situions dans cette lignée et avons toujours articulé les différents niveaux de lutte, en apportant notre solidarité aux femmes en lutte dans le monde entier. Notre slogan était : « Quand des femmes brisent leurs chaînes, ce sont les femmes du monde entier qui avancent avec elles ». Les Editions des femmesfondées en 1973 par Antoinette Fouque ont publié le livre majeur d'Angela Davis intitulé Femmes, race et classe. Mais si en effet il n'y a pas de différence de race, il y a bien en revanche une différence des sexes indéniable et incontournable. Le sociologue Alain Touraine a qualifié de post-féministe la pensée d'Antoinette Fouque parce que sa recherche a justement consisté à dégager à partir de cette différence un nouveau modèle de société. Au-delà du modèle traditionnel de la maternité esclave – tota mulier in utero –, et du modèle féministe indifférentialiste unisexe – tota mulier sine utero –, un modèle libérateur qui considère la création de vivant comme la première des richesses humaines et qui « par une nouvelle alliance de l'humanité avec les femmes » nous mène vers « un nouveau contrat sexuel paritaire ».

 

 

MLF-psychanalyse et politique 1968-2018. 50 ans de libération des femmes. Volume I – Les premières années, Collectif, éd. des femmes-Antoinette Fouque, 288 p., 15 €

Michèle Idels et Elisabeth Nicoli sont avocates. Elles font partie du collectif responsable des éditions des femmes-Antoinette Fouque et ont contribué à l'ouvrage MLF Psychanalyse et politique 1968-2018. Volume 1.

 

Photo : Réunion Psychanalyse et politique © Archives du MLF - Psychanalyse et politique

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