Les prix Pulitzer contre l'Amérique réac

Les prix Pulitzer contre l'Amérique réac

Cette année, les prix Pulitzer apparaissent sans fard comme une forme de résistance à l’Amérique de Trump, estime l'essayiste et américaniste Marie-Cécile Naves. Des attributions à la signification éminemment politique dont certains jurys de prix Nobel feraient bien de s'inspirer.

Les prix Pulitzer 2018 viennent d’être dévoilés. Ils récompensent des œuvres et reportages en lien avec l’actualité dans les domaines du journalisme, des lettres et de la musique et ont, depuis leur création il y a un siècle, toujours été politiques, engagés, ancrés dans la société étasunienne. Mais cette année, au moins neuf des vingt-et-un prix décernés apparaissent sans fard comme une forme de résistance à l’Amérique de Trump.

Ancien patron de presse, Joseph Pulitzer fut à l’origine de la première école de journalisme aux États-Unis, créée en 1912 à l’Université de Columbia. Les prix qui ont été instaurés pour honorer sa mémoire, cinq ans plus tard, mettent l’accent sur la défense de la liberté d’informer, garante du bon fonctionnement de la démocratie, mais aussi sur l’émancipation des individus et des communautés. Fréquemment critiqués pour leur « penchant à gauche » par le personnel politique et les médias conservateurs, ces prix sont décernés par des jury de professionnels réunis par le conseil d’administration de l’Université de Columbia.

Les différentes récompenses remises aux journalistes, reporters et organes de presse attirent en particulier l’attention et restent dans l’histoire. En 1972, l’enquête sur les « Pentagon papers », qui a révélé les mensonges de l’administration américaine et des présidents successifs sur la guerre au Vietnam, a valu au New York Times le prix du « journalisme de service public » – l’un des plus prestigieux. L’année suivante, c’est son concurrent, le Washington Post, qui le remportait pour avoir mis au jour le scandale du « Watergate », lequel provoqua la démission de Richard Nixon en 1974.

Un bras d’honneur à Trump

En 2018, c’est au tour des révélations sur l’affaire Weinstein. Jodi Kantor et Megan Twohey, journalistes au New York Times, et Ronan Farrow, du magazine The New Yorker, ont en effet été récompensés dans la catégorie du « journalisme de service public » pour leur couverture, dès octobre 2017, du scandale visant le puissant producteur de Hollywood. L’onde de choc qui en a résulté a bouleversé, aux États-Unis et bien au-delà, le regard de la société sur les hommes de pouvoir et sur leur sentiment d’impunité dans leurs rapports avec les femmes, en libérant de manière spectaculaire la parole des victimes et des témoins de violences sexuelles dans le cinéma, les médias, la politique, et peut-être bientôt dans toutes les sphères économiques et dans toutes les classes sociales. Dans la catégorie « reportage national », le même New York Times a été primé, ainsi que le Washington Post, pour leur travail sur « l’ingérence de la Russie dans l’élection américaine et ses liens avec la campagne de Donald Trump ».

Ce n’est pas tout. L’enquête sur le candidat républicain au Sénat en Alabama, Roy Moore, rattrapé par des accusations d’agressions sexuelles sur mineures, et qui a perdu cette élection en décembre dernier, a permis au Washington Post de remporter le Pulitzer du « journalisme d’investigation ».

Chez les photographes de presse, le gagnant est Ryan Kelly, un journaliste freelance qui, pour le Daily Progress, avait pris un cliché de la voiture conduite par un néonazi de vingt ans, alors qu’elle fonçait dans la foule, tuant une jeune femme et faisant une vingtaine de blessés, à Charlottesville lors d’une manifestation des suprémacistes blancs et d’une contre-manifestation anti-raciste, en août 2017.

Défendre les droits des femmes et des minorités

Le choix du lauréat de la catégorie « musique » a également été beaucoup commenté, le prix revenant, pour la première fois, à un artiste qui n’est issu ni de la musique classique, ni du jazz. Qui plus est, le rappeur Kendrick Lamar, qui reçoit donc le prix pour son album « DAMN », déjà lauréat de nombreuses récompenses et vendu à plus de 3,5 millions d’exemplaires, est très engagé dans la cause des Africains-Américains. D’après le jury du Pulitzer, cet album de Kendrick Lamar est « une collection de morceaux pleins de virtuosité, unifiée par l’authenticité de sa langue et une dynamique rythmique qui proposent des images marquantes, capturant la complexité de la vie moderne des Africains-Américains ». L’art au service du politique. Dans un précédent album, To Pimp a Butterfly, le titre « Alright » était devenu l’hymne non officiel du mouvement Black Lives Matter qui dénonce les violences des policiers blancs contre les Noirs aux États-Unis.

Pour leur travail sur le projet de mur le long de la frontière avec le Mexique, The Arizona Republic et USA Today Network ont reçu le prix du « projet multimédia ». C’est une suite de récits, écrits à plusieurs mains, et utilisant textes, vidéos, podcasts et réalité augmentée pour décrire les conséquences éventuelles du mur – qui pour l’instant n’a pas commencé d’être érigé pour des raisons écologiques et budgétaires, malgré l’insistance de Trump – sur la vie quotidienne, le commerce (légal et illégal) et les droits de propriété.

Rachel Kaadzi Ghansah, reporter freelance, a obtenu le prix de la « chronique » pour son portrait de Dylann Roof paru dans GQ. En 2015, cet homme, âgé alors de 21 ans, qui gravitait dans les milieux suprémacistes blancs, a tué par balles neuf personnes dans une église de la communauté noire à Charleston, en Caroline du Sud.

Andie Dominick, du journal local The Des Moines Register, a quant à elle été récompensée pour ses articles sur les conséquences de la privatisation de Medicaid – l’assurance santé des plus démunis – dans l’Iowa.

C’est aussi Jake Halpern, auteur des textes, et Michael Sloan, dessinateur, qui ont reçu le prix du « dessin de presse » pour leur bande dessinée publiée en vingt épisodes dans le New York Times. Elle narre l’histoire de la famille de deux frères syriens, Jamil et Ammar, arrivés aux États-Unis le 8 novembre 2016, soit le jour de l’élection de Donald Trump, et décrit leur difficile expérience de réfugiés.

Favoriser la diversité des supports, des œuvres et des auteur.e.s

« Dans la catégorie journalisme, cette année encore, les lauréats incarnent les valeurs d’une presse libre et indépendante, même dans les périodes les plus difficiles », a commenté, lors de la présentation des lauréats 2018, l’administratrice du Pulitzer Dana Canedy. Les médias sont confrontés « à des attaques continues ces derniers temps », mais « demeurent un élément central dans une démocratie en bonne santé », a-t-elle ajouté. Le président Trump n’a pas réagi à la sélection. Celle-ci ne manquera pas d’alimenter les soupçons de complot des élites intellectuelles de gauche contre les intérêts d’un « peuple » jamais défini sociologiquement mais plus divers et souvent plus friand d’information et de savoir que ce que certains aiment le croire et le dire.

Les responsables des prix Pulitzer cherchent régulièrement à assouplir leurs critères afin de favoriser la diversité des œuvres éligibles aux récompenses : journalisme web, BD en ligne, hip-hop, etc. Leur but est de défendre au mieux la liberté d’expression et de création. Il est donc aussi de prendre le pouls du réel, dans sa complexité. Car une société de la reconnaissance est aussi une société de la connaissance. D’autres pourraient s’en inspirer, à l’instar, en particulier, des jurys des prix Nobel, dont les choix, toutes disciplines confondues, révèlent un entre-soi parfaitement délétère qui se traduit par un refus de prendre acte de la diversité en termes de genre, d’origines et d’objets de recherche ou d’écriture des chercheuses, chercheurs et intellectuel.le.s du monde entier.

 

Photo : Kendrick Lamar © Kevin Winter/Getty Images for NARAS/AFP