Pride month 2018 : le combat continue

Pride month 2018 : le combat continue

La marche des fiertés LGBTI pourra défiler le 16 juin prochain dans le Vieux-Lyon, quartier qui abrite des groupuscules d'extrême droite. Une première depuis 2010 qui rappelle à la philosophe Marylin Maeso la fin de La Peste, où Rieux décrit les gerbes multicolores qui fusent dans le ciel et songe cependant qu'il n'y a pas de victoires définitives.

« Pride month ». Deux mots qui font du mois de juin un mois de joie. Partout en France et dans le monde, les rues revêtent les atours arc-en-ciel de l’amour impénitent. L’amour fier de celles et ceux qui refusent de baisser les yeux devant les bigots, les bourreaux qui voudraient les condamner à l’ombre, à la honte et au silence. L’amour victorieux, aussi, comme à Lyon, où, pour la première fois depuis 2010, la marche des fiertés LGBTI passera par la vielle ville, connue pour être un bastion de l’extrême droite. De cette liesse contagieuse, de ces moments de partage et d’insouciance bien mérités, fuse un écho familier qui me ramène, comme si souvent, à la fin de La Peste de Camus : « Du port obscur montèrent les premières fusées des réjouissances officielles. La ville les salua par une longue et sourde exclamation. […] Au milieu des cris qui redoublaient de force et de durée, qui se répercutaient longuement jusqu'au pied de la terrasse, à mesure que les gerbes multicolores s'élevaient plus nombreuses dans le ciel, le docteur Rieux décida alors de rédiger le récit qui s'achève ici. […] Mais il savait cependant que cette chronique ne pouvait pas être celle de la victoire définitive. […] Écoutant, en effet, les cris d'allégresse qui montaient de la ville, Rieux se souvenait que cette allégresse était toujours menacée. Car il savait ce que cette foule en joie ignorait, et qu'on peut lire dans les livres, que le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais, qu'il peut rester pendant des dizaines d'années endormi dans les meubles et le linge, qu'il attend patiemment dans les chambres, les caves, les malles, les mouchoirs et les paperasses, et que, peut-être, le jour viendrait où, pour le malheur et l'enseignement des hommes, la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse ». À ceci près que les gens qui défilent en ce moment n’ignorent rien du fléau qui les poursuit au quotidien, de cette peste qui les discrimine, les humilie, les blesse, les tue, et que d’autres, qu’elle ne cible pas, cherchent à minimiser.

Non, les personnes LGBTI n’oublient pas. Elles n’ont pas le luxe de pouvoir oublier l’agression homophobe qui s’est produite à Toulouse, sur le parking d’un supermarché, dans la nuit du 28 au 29 mai 2018. Le calvaire de Criss Pouly, youtuber homosexuel de 27 ans passé à tabac par huit lâches à Boulogne-sur-Mer dans la nuit du 23 au 24 mai. Le récit de Gaby, 25 ans, roué de coups par cinq homophobes à la sortie d’une bouche de métro à Marseille le 2 mai, tandis qu’étaient jugés, le même jour, les salauds qui avaient agressé un couple homosexuel à Pont-Saint-Esprit l’année dernière, et dont l’une des victimes était morte un mois après l’attaque, vraisemblablement des suites de son traumatisme. Odieuse moisson d’un seul mois. Et de toutes parts, la même haine qui se profile à l’horizon. À l’île Maurice, où des islamistes sont parvenus à imposer leur loi en faisant annuler la marche des fiertés. À Bruxelles, où les agressions homophobes se sont succédé ces dernières semaines. À Denver, où un couple homosexuel a été poignardé fin mai pour avoir eu l’audace de se tenir la main en public. En Italie, où le nouveau ministre de la famille a déclaré, le 1er juin  : « La famille naturelle est attaquée. Ils [les homosexuels] veulent dominer et effacer notre peuple ». À l’ONU, même, où j’apprends, au moment où je rédige ces lignes, que Donald Trump vient de s’opposer, avec le Qatar et l’Arabie Saoudite, à une résolution condamnant les pays où l’homosexualité, comme le blasphème et l’adultère, est punie de mort. On recommence, sans répit. Aujourd’hui comme hier, nulle issue, nul sanctuaire, pour ces personnes dont le seul crime est d’exister et d'être ce qu’elles sont.

Enfants nés de PMA comparés à des légumes OGM

« La peste ne meurt ni ne disparaît jamais ». Elle prospère d’autant plus aisément que nous sommes encore trop nombreux à attendre la venue des rats pour réagir et l'appeler par son nom. Trop nombreux à croire que l’homophobie se résume au « tabassage de pédé » et aux insultes tonitruantes, et à ne pas (vouloir) saisir que l’augmentation des actes homophobes (et notamment des agressions physiques) relevée par SOS Homophobie pour l’année 2017 ne surgit pas de nulle part. Les mêmes qui veulent voir une simple coïncidence dans le fait que l’adoption de la loi Taubira sur le mariage pour tous fut contemporaine d'une libération de la parole homophobe et d'une nette recrudescence des agressions cherchent aujourd’hui à se convaincre qu’il n’y a aucun lien entre la multiplication actuelle des violences de ce type, le profond sentiment d’insécurité et de malaise exprimé par les personnes LGBTI et les familles homoparentales, et les atermoiements gouvernementaux au sujet de l’ouverture de la PMA aux femmes célibataires et aux couples de lesbiennes, promesse de campagne d’Emmanuel Macron, malgré l’avis favorable du CCNE rendu il y a presque un an. Je me demande quel degré d’aveuglement volontaire ou d’hypocrisie il faut avoir atteint pour ne pas comprendre que les discours qui, à l’instar de ceux de La Manif Pour Tous, font passer les personnes homosexuelles désirant pouvoir se marier et devenir parents comme n’importe quel citoyen français pour des égoïstes qui mettent en danger les fondements de notre société et l’équilibre des enfants, contribuent à l’hostilité grandissante qu’elles subissent. Et j’ignore par quelle gymnastique mentale certains parviennent à se persuader qu’ils agissent dans le seul intérêt des enfants en fabriquant des affiches qui comparent ceux nés de PMA à des légumes OGM, en se moquant éperdument de ce que pourront ressentir ces derniers à la vue d’un tel mépris. À force de voir les débats autour de l’extension de la PMA s’éterniser comme ce fut le cas de ceux sur le mariage pour tous, on en viendrait presque à oublier que les homosexuels sont des personnes, et non de la chair à controverse. Des personnes dont on s'obstine à scruter la vie privée et à discuter les droits depuis des années, des familles qui sont une réalité et qu’on stigmatise sans même trouver toujours nécessaire de leur demander leur avis. De ce point de vue, le dîner discrètement organisé par l’Élysée le 23 mai dernier est exemplaire du petit jeu dangereux auquel joue notre pays. Tandis que des représentants des cultes siégeaient parmi les vingt invités (dont seulement trois étaient des femmes), les lesbiennes brillaient par leur absence – objets, et non sujets de discussions qui les concernent pourtant au premier chef. Les croyances avant l’expérience, les dogmes au-dessus du vécu. Oublier de convier des mères de familles homoparentales à cette soirée, mais pas Tugdual Derville, délégué général d’Alliance Vita, une association qui avait trouvé bon de diaboliser ces dernières en montant dans le quartier de l’Opéra à Paris, quelques semaines auparavant, une fausse boutique remplie de bébés flanqués de codes-barres et de slogans du type « Location-Ventre-Achat » ou « Conception sur mesure », c'est faire passer un message clair : la parole que l’on donne à ceux qui dénigrent une réalité dont ils ignorent tout, on la refuse à celles qui la vivent.

Faire résonner les témoignages

On a assez entendu ceux qui prétendent dicter aux autres comment vivre, aimer, éduquer. On ne les a que trop laissés discréditer, mépriser et traiter comme des menaces inquiétantes des personnes et des familles qui existent déjà, que cela leur plaise ou non, et qui, adultes comme enfants, souffrent par leur faute. Il est plus que temps de prêter une oreille attentive aux voix de ces dernières, et de faire résonner leurs témoignages, au lieu de juger ex cathedra. De lire et de relayer les chroniques de la peste homophobe écrites par celles et ceux qui la vivent jour après jour : sur Twitter, Baptiste Beaulieu (@BeaulieuBap), le compte Claire Underwood (@ParisPasRose), L’Amicale des Jeunes du Refuge (@AmicaleRefuge), SOS Homophobie (@SOShomophobie) et tant d’autres sont nos docteurs Rieux. Contre la haine, les peurs irrationnelles et les caricatures infamantes nourries par l’ignorance, donnons la parole non à ceux qui parlent déjà beaucoup et sans savoir, mais aux personnes qui s’expriment « pour ne pas être de ceux qui se taisent, pour témoigner en faveur de ces pestiférés, pour laisser du moins un souvenir de l'injustice et de la violence qui leur avaient été faites, et pour dire simplement ce qu'on apprend au milieu des fléaux, qu'il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser ».

 

Marylin Maeso est professeure de philosophie en lycée. Elle signe un premier essai Les Conspirateurs du silence (éd. L'Observatoire)

 

Photo : Marche des fiertés de Lyon, 2017 © Nicolas Liponne/NurPhoto/AFP