idées

La précarité : un autre visage de la pauvreté

Written by Naya Ali | Jun 4, 2018 7:06:00 AM

Sébastien Baguerey milite pour combattre l’exclusion des personnes en situation de précarité et imposer cette problématique dans le débat public.

Naya Ali : Que signifie « être précaire » aujourd’hui ?

Sébastien Baguerey : Être précaire, c’est avoir suffisamment de moyens pour ne pas être classé dans la catégorie « pauvre » mais pas assez pour pouvoir vivre dignement. C’est être dans une situation instable, ça vient du latin precarius (« qui s’obtient par la prière », qui n’est pas assuré). Selon moi, être précaire, c’est aussi être pauvre, mais sans oser se le dire, dans une forme de résistance. Se dire pauvre serait prendre le risque de s’enfermer dans ce statut. Aujourd’hui on a tendance à dire « précaire » parce qu’on veut euphémiser, et je pense que le gouvernement profite de cette euphémisation de la pauvreté. On ne veut pas voir que la société est malade, or nier une réalité ne la fait pas disparaître. Il y a une vraie « pauvrophobie » en France. Quand on est précaire, on essaie de le dissimuler pour que les autres ne le sachent pas. Je pense qu’il faut pouvoir dire « oui, j’ai été pauvre » ou « oui, je suis pauvre » en restant fier de soi.

Quel est l’impact de la pauvreté sur la vie sociale ?

S.B. : Le travail n’est pas uniquement une rémunération, c’est aussi un moyen de rencontrer des gens, ça vous donne une constance et une consistance. Vous vous levez le matin avec un but. J’ai été employé très brièvement à Pôle Emploi et l’un des projets sur lequel j’ai travaillé était la remise en action du corps, ou comment participer à des activités qui ne coupent pas du lien social malgré la précarité. La première chose qu’on vous demande en France c’est : « Qu’est-ce que tu fais dans la vie ? ». On se définit par notre travail, et je pense qu’il faudrait arrêter.

Comment sont vus les pauvres en France aujourd’hui ?

S.B. : L’argent est un tel gage de réussite sociale que l’on considère celui qui n’a pas d’argent ou qui gagne le RSA comme quelqu’un qui n’a pas réussi, qui n’est pas utile. Mais est-ce qu’il n’apporte pas quelque chose, ne serait-ce que par l’aide qu’il offre à son voisin ou par un engagement associatif ? Peut-être rend-il plus de services que quelqu’un qui ne fait que spéculer ou collecter des dividendes. Mais on ne le prend pas en compte. C’est peut-être une forme d’utopie mais si demain on veut créer une société inclusive, on ne peut pas n’être que dans les chiffres. La solution serait peut-être de revaloriser la lutte contre les inégalités sociales, la cause des plus fragiles.

Pourquoi avez-vous créé l’association L’archipel des sans-voix ? [voir correctif]

S.B. : En 2014, j’ai intégré l’équipe de campagne d’Isabelle Maurer, une chômeuse qui se présentait aux élections européennes. On se demandait : « Peut-on accéder à un poste d’élu lorsque qu’on est un citoyen lambda ? ». La réponse a été non, parce qu’il fallait pouvoir y mettre les moyens. Au moment où la campagne s’est arrêtée, Isabelle Maurer s’est retrouvée criblée de dettes. C’est à partir de là, en 2016, qu’on a voulu créer une association pour la soutenir mais aussi pour aider d’autres personnes comme elle. Nous voulions passer un message à tous ces chômeurs qui ont des initiatives mais sont isolés : « Vous n’êtes pas seuls ». À titre personnel, aujourd’hui je ne suis plus dans l’association parce que j’ai décidé de politiser mon combat et je ne veux pas que mon engagement dans le mouvement Génération.s ait une incidence sur l’association, ou inversement.

Quelles sont les initiatives mises en avant par l’association ?

S.B. : Elle fait la promotion d’initiatives comme « La Cravate Solidaire », une association parisienne qui prête des vêtements pour aller travailler à ceux qui n’ont pas forcément les moyens de se payer un costume ou un uniforme de travail. Elle met en avant plein de projets isolés dont on n'entend parfois pas du tout parler. Nous avons aussi créé un journal en ligne afin de donner la possibilité aux personnes en situation de précarité d’écrire un article sur un sujet qui les intéresse. Il y a beaucoup d’initiatives géniales en France, qui permettent aux gens de manger, de retrouver une dignité, mais elles ne sont pas entendues.

Quelles solutions concrètes pourraient aider les personnes en difficulté ?

S.B. : Je crois qu’il faudrait commencer par arrêter de taper sur les pauvres. Il n’y a pas « ceux qui méritent » et « ceux qui ne méritent pas ». Il faut traiter les gens avec dignité. Pour pouvoir les sortir d'une situation de fragilité sociale, il faut les aider à identifier leurs propres freins : des études ont montré qu’ils ne sont pas uniquement liés aux individus mais au contexte et à la conjoncture économique actuelle. Il faut informer les personnes et chercher à savoir si la société met tout en œuvre pour inclure les personnes exclues.

 

Photo : Pôle Emploi © JACQUES DEMARTHON/AFP

 

Correction de Christian Wodli, président de l'ADSV [21/06] :  Sébastien Baguerey n'est le fondateur ni de l'association ADSV, ni du journal en ligne (www.adsvfr) Il a eu l'idée de créer le journal dans le cadre de l'association, puis a participé avec un groupe de bénévoles historiques aux réflexions pour transformer l'idée en réalité. Il a ensuite abandonné le projet juste avant son lancement en octobre 2017, et n'y participe plus d'aucune manière depuis cette date. Plus d'information sur l'association, sa création, ses buts et son journal : www.archipel-des-sans-voix.org.