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Pourquoi seul le football est-il capable de provoquer autant de liesse collective?

Written by Christian Bromberger | Jul 14, 2018 6:01:20 PM

Quel événement peut-il susciter, en temps de paix, une unanime ferveur collective dans la France d’aujourd’hui ? Le 14 juillet ? C’est une commémoration un peu désuète. Une victoire électorale ? Mais une partie de la population rumine la défaite quand l’autre s’enthousiasme. Le football a cette vertu de neutraliser les oppositions. Quels que soient son origine, sa classe sociale, son âge, chacun trouve dans la victoire de l’équipe nationale un moyen rare, peut-être unique, d’exprimer sa joie sans réticence avec d’autres, connus et inconnus, « de s’attester à soi-même et d’attester à autrui, aurait dit Durkheim, qu’on fait partie d’un même groupe ». Mais les femmes, dira-t-on, ne sont-elles pas exclues de ces moments de ferveur ? Nuançons. D’une part, leur intérêt pour le football n’a fait que croître depuis la première victoire de la France en coupe du monde en 1998 ; de l’autre, peut-on s’abstraire d’un phénomène qui captive le plus grand nombre ? Un Martien débarquant sur la terre un jour de Noël serait bien contraint, volens nolens, de se plier à la norme collective, ou du moins de la subir.

Une incarnation des valeurs du monde contemporain

Mais une autre question se pose : pourquoi le football, et lui seul ? C’est un jeu simple, nécessitant un minimum d’instruments et d’équipements ; un ballon, ou un substitut de ballon, la tenue de tous les jours, une cour d’école, d’usine, un terrain vague ; qui n’a tapé dans un ballon sur le chemin d’une adolescence virile ? Contrairement à d’autres sports (au basket, par exemple, où mieux vaut être grand), aucune caractéristique morpho-structurale n’est requise : petits (comme Ngolo Kanté, 1m 68) ou immenses (comme Courtois, le goal de la sélection belge, 1m 99), chacun trouve ici sa place. Et les spectateurs, dans leur diversité, peuvent s’identifier préférentiellement à tel ou tel joueur en fonction des qualités que celui-ci met en œuvre (force, sens de l’organisation, travail obstiné, finesse…). Le football est un sport collectif pouvant symboliser, mieux que le champion individuel, une commune appartenance (locale, régionale, nationale).

Enfin, et peut-être touchons nous là à une importante dimension cachée, le match de football incarne sur un mode ludique et caricatural les « valeurs » cardinales du monde contemporain où se conjuguent sur le chemin de la réussite le mérite individuel des vedettes, le travail d’équipe, la solidarité, la planification collective mais aussi le rôle, pour parvenir au succès, de la chance (joueurs et des supporters tentent d’en neutraliser les effets négatifs par une profusion de rites propitiatoires), de la tricherie discrète et à bon escient, d’une justice – celle de l’arbitre – plus ou moins discutable (et des moyens techniques sophistiqués ne permettent pas de savoir si la main était intentionnelle ou inintentionnelle).

Un drame philosophique

Le football serait donc, sous ses aspects frivoles, anecdotiques, voire agaçants, un drame philosophique. Encore faut-il y adhérer, signer ce contrat de complicité nécessaire pour donner du crédit à la pièce de théâtre, au film, au match de football. Ce dernier, comme tout spectacle sportif, a une spécificité par rapport aux autres genres dramatiques ; les jeux ne sont pas ici déjà faits avant la représentation – c’est là une de leurs propriétés dramatiques et un de leurs ressorts émotionnels singuliers. L’inattendu permet d’éprouver, au superlatif, toute la gamme des émotions que l’on peut ressentir dans le temps long et distendu d’une vie : l’angoisse, la tristesse, la colère, la surprise, la joie… On retrouve ici « la bonne dimension » qui, selon Aristote dans sa Poétique, modèle la tragédie, c’est-à-dire « le renversement du malheur au bonheur ou du malheur au bonheur par une série d’événements enchevêtrés ».

Si le football réunit un ensemble de qualités susceptibles d’exalter les sentiments d’appartenance et de susciter la liesse collective, a-t-il des effets sociaux ou politiques durables ? Tout incite ici à la modestie et à la prudence interprétatives. On se rappelle les prophéties sur l’union nationale, sur la France « black, blanc, beur » qu’avait suscitées la victoire de l’équipe de France en 1998. Or cette victoire n’a rien changé, sinon l’espace d’un été, aux problèmes de la société française et aux fractures qui la traversent. La victoire de 1998 fut suivie par le match France-Algérie en 2001 (la rencontre fut interrompue, la pelouse envahie par des jeunes issus de l’immigration et manifestant leur différence et leur ressentiment) puis par la percée de Le Pen en avril 2002. La tendance à surinterpréter les effets sociaux et politiques du football est un travers, sans doute tentant dans des périodes d’euphorie collective. Mais, au lendemain de ces accolades avec des inconnus, les problèmes demeurent et les supporters, qui ne sont pas les « idiots culturels » que campe une sociologie grossière, sont conscients que la joie de la victoire est éphémère.

 

Article publié le 14 juillet 2018.

Photo : Célébration après la victoire de l'équipe de France, 15 juillet © LUDOVIC MARIN/AFP